Dépénalisation de l’avortement dans des cas spécifiques à Maurice: évitons que le débat religieux prenne en otage la décision politique!



Maurice, 31 mai. C’est un long combat qui va davantage dans la direction de la reconnaissance de la liberté de choix de la femme à Maurice. En effet, le vendredi 05 mai dernier,  le gouvernement mauricien, par le biais de son Conseil des ministres, a approuvé la légalisation de l’avortement dans des cas spécifiques: viols, incestes, risques de malformation du fœtus ou encore, si la santé mentale du bébé ou celle de sa mère risque d’être affectée ou mise en danger. Mais déjà, ça et là, les courants anti-IVG et pro-IVG montent au créneau pour faire entendre leurs voix. Les tiraillements engendrés risquent fort de faire reculer les hommes politiques appelés à voter un amendement au Code Pénal pour autoriser l’IVG dans les conditions susmentionnées.

 

L’année dernière, Loga Virahsawmy, directrice du bureau francophone de Gender Links à Maurice, affirmait que «plusieurs vies auraient pu être sauvées si la bonne décision avait été prise à propos de l’Interruption Volontaire de Grossesse (IVG). C’est ainsi et c’est du passé. En revanche, ce qui importe désormais, c’est de savoir que bientôt, les victimes de viol et d’inceste enceintes, de même que les mères dont la grossesse n’évolue pas normalement, mettant leur vie en péril, seront dorénavant protégées. Elles auront droit à une IVG sécurisée, pratiquée en milieu hospitalier par des professionnels de santé. C’est un soulagement pour les femmes en général.»

 

Toutefois, il y a un risque que le véritable débat soit avorté par les discours religieux qui ont émergé depuis et qui pourraient faire reculer les politiques appelés à entériner cette décision par un amendement au Code pénal. D’où la crainte de Lindsay Collen, du Muvman Libersyon Fam (MLF), organisation qui s’est battue contre «cette loi archaïque, rétrograde et confuse qui régit l’avortement et qui date de 1838.  Nous lançons un appel aux partis politiques pour qu’ils donnent le mot d’ordre à leurs membres, afin que ceux- ci votent en faveur de cette mesure qui protège la santé et la vie des femmes. Nous pensons que c’est le début de la victoire,» estime la dirigeante du MLF.

 

Monique Dinan, fondatrice et vice-présidente du Mouvement d’Aide à la Maternité (MAM) qui se prononce contre l’avortement, soutient elle que «plusieurs autres associations, dont l’Action Familiale, la Muslim Association et d’autres mouvements vont certainement réagir et se mobiliser» car selon elle, plus de la moitié de la population n’accepte pas la légalisation de l’avortement.

 

Pramila Patten, avocate et présidente de la Convention pour l’élimination de toutes formes de discrimination à l’égard des femmes (CEDAW), qui a été une des premières à recommander aux décideurs de voter l’IVG dans des cas spécifiques, soutient  que «la mise en application d’une dépénalisation partielle de l’avortement n’est pas simple. Dans plusieurs pays où l’avortement est autorisé sous certaines conditions, cet accès reste souvent plus théorique que réel. Je suis en faveur d’une disposition légale selon laquelle l’IVG pourrait être pratiquée si deux médecins attestent, après examen et discussions entre eux, que la poursuite de la grossesse met en péril la santé de la femme.»

 

L’ancien Attorney General, Rama Valayden, pourtant un libre penseur, ne souhaite pas que le débat sur la légalisation complète de l’avortement soit évoqué. «Il faut procéder par étapes. Sinon, nous risquons de pervertir le débat actuel et de contribuer à la précarité des arguments.»

 

Le directeur des poursuites publiques (DPP), Satyajeet Boolell SC, estime que cette décision était d’une grande nécessité «car il y avait un flou juridique sur la question. L’avortement clandestin a pris de l’ampleur et il fallait le réglementer».

 

Certains politiques ont déjà pris position quant à cet amendement éventuel du Code Pénal. Ainsi, la député Leela Devi Dookun-Luchoomun, présidente de l’aile féminine du Mouvement Socialiste Militant, parti d’opposition, pense que l’IVG est un sujet sur lequel chaque personne a ses propres convictions. D’où le fait qu’elle estime que le vote du Criminal Code (Amendment) Bill nécessitera une division des voix à l’Assemblée nationale. «L’avortement dans des cas spécifiques comme l’inceste et le viol est justifié. Mais tout dépend de la conviction de la personne,» rappelle-t-elle.

 

Bien que le vice-Premier ministre et ministre des Infrastructures Publiques, Anil Bachoo, pourtant très pieux, reconnaisse que «toutes les religions prêchent la même chose, à savoir que toute vie est sacrée, la démarche du gouvernement de légaliser l’avortement dans des cas spécifiques n’a rien d’anti-religieux.»

 

Pendant que toutes ces personnalités discourent, des femmes continuent à mettre leur vie en péril. En 2006, le triste cas de Shabeela Kalla a fait surface.  Cette jeune femme n’a pas caché le fait qu’elle se soit fait avorter. Elle a payé son courage au prix fort, soit trois ans de sa vie gâchées car elle a été poursuivie pour avortement illégal et a dû se rendre en Cour à plusieurs reprises. En 2009 et fort heureusement pour elle, toutes les accusations pesant contre elle ont été finalement rayées.

 

Certaines ont payé le prix fort. En effet, Marie-Noëlle Derby, photojournaliste au journal l’express, est morte en 2009 en raison de complications post-abortives. Son décès a tétanisé l’ensemble de la population. Elle avait pourtant ses raisons pour recourir à un avortement clandestin et malheureusement, elle l’a payé de sa vie, laissant derrière elle trois enfants dont deux en bas âge et une famille brisée.

 

Selon la Mauritius Family Planning Welfare Association qui a mené une étude sur le sujet en 1997, il y a 20 000 avortements clandestins pratiqués chaque année et les chiffres du ministère de la Santé indiquent qu’il y a eu 24 217 cas de complications post-abortives rapportés aux autorités et dix décès par avortement clandestin entre 1997 et 2007. Et ce ne sont là que les chiffres officiels. On ignore tout des IVG réussies dans la clandestinité.

 

Les filles et les femmes de ce pays qui se retrouvent un jour ou l’autre dans une des situations à risques susmentionnées auraient souhaité pouvoir enfin dire: plus jamais ça!

 

Jimmy Jean-Louis est journaliste à Maurice. Cet article fait partie du service d’opinions et de commentaires de Gender Links qui apporte des perspectives nouvelles à l’actualité quotidienne.

Posted by on May 31 2012. Filed under Actualités. You can follow any responses to this entry through the RSS 2.0. You can leave a response or trackback to this entry

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