Rajeunissement des suicidés à Maurice



Par Jimmy Jean-Louis

L’Ile Maurice a récemment été secouée par plusieurs cas de suicides, chez des jeunes filles en particulier. Il y d’abord eu l’histoire de cette jeune étudiante d’un collège du nord du pays qui s’est pendue parce qu’elle n’arrivait pas à obtenir les combinaisons de matières pour continuer ses études. Pourtant elle avait décroché un excellent résultat, soit 11 unités, au School Certificate. Ce qui aux yeux de beaucoup augurait un bel avenir pour elle.

Quatre-vingt suicidés en 2010, 89 l’année suivante, et 17 à la fin février de cette année. Les chiffres des décès par suicide enregistrés sont alarmants. Des 17 cas recensés depuis le début de 2012, il est difficile de faire abstraction de la fin tragique de deux mineurs de 11 et 16 ans. Leur mort a choqué mais il ne s’agirait en fait que du sommet de l’iceberg. Il y aurait en effet un “rajeunissement” des personnes qui se suicident, si l’on en croit les personnes travaillant dans le secteur de la prévention.

Un autre drame a secoué les habitants de 16e Mille à Midlands, région située au centre de l’île, en mai dernier. Une collégienne de 16 ans a mis un terme à ses jours en s’immolant par le feu. À ce stade de l’enquête, tout laisse à croire que la jeune fille se serait suicidée à cause d’une affaire de cœur.

Lors du même mois, une adolescente de 15 ans, fréquentant un collège d’État dans le nord de l’île, a tenté de mettre fin à ses jours en se jetant du premier étage de son collège. L’adolescente avait été accusée de vol d’argent et d’un téléphone portable par son enseignante et ses camarades de classe. Ne pouvant supporter davantage cette humiliation, elle a enjambé la rambarde du premier étage de l’école. La député Prateebha Bholah a même soulevé ce cas au Parlement avant que ses autres collègues dont les députés Josique Radegonde, Maya Hanoomanjee et Lysie Ribot n’interviennent dans le même sens.  Le ministre de l’Education, Vasant Bunwaree, a alors annoncé qu’un soutien psychologique était dispensé aux étudiants de cet établissement.

Il y a aussi le cas d’une adolescente de 17 ans qui s’est enfuie de sa maison avec son amoureux. Ne supportant plus de vivre loin de son Roméo, elle a tenté de mettre fin à ses jours en avalant un produit nocif. C’est la deuxième fois que cette jeune fille de tente de commettre un acte désespéré contre sa personne. En effet, en mars dernier, elle avait bu du dissolvant utilisé dans les travaux de construction.

En avril, une adolescente de 14 ans s’est jetée du troisième étage de son immeuble, dans un faubourg des Plaines-Wilhems, le plateau central au centre de l’ile. Dans une lettre d’adieu, la jeune fille a dit toute sa haine pour son père et imploré le pardon de sa mère. Ses parents étaient divorcés.

Auparavant en février, une autre collégienne de 16 ans a mis fin à ses jours. Elle s’est pendue. Le motif de ce suicide n’a pas été clairement établi. Deux mois après, sa meilleure amie, Nivisha, l’a suivie dans l’autre monde. Cette dernière aurait confié à une amie qu’elle «était tourmentée par l’âme de Vani et qu’elle n’arrivait plus à dormir». Dans le cas de ces deux jeunes filles, certains ont évoqué un pacte suicidaire entre les deux. Selon un psychologue : «Le pacte suicidaire concerne pratiquement toujours des jeunes filles entre 14 et 16 ans et s’explique par leur besoin de se retrouver un double narcissique avec qui tout partager».

En janvier, un garçonnet de 11 ans s’est donné la mort par pendaison dans sa cour. Un cas qui suscite toujours pas mal de questions, notamment celle de savoir comment un enfant de cet âge a pu se laisser aller à un tel acte de désespoir ?

Si la dépression est la principale cause du suicide, certains travailleurs sociaux font état du phénomène des gothiques et de la fascination pour l’artiste Marylin Manson pour tenter d’expliquer la fascination qu’ont les jeunes pour la mort.

«Quand un jeune en arrive au suicide, c’est qu’il n’arrive plus à gérer,» observe Mala Bonomally, présidente de Befrienders, une ONG engagée dans la prévention de ce fléau. «En se suicidant, il ne veut pas se tuer, il veut tuer son problème ». Elle craint les dangers d’une trop grande médiatisation de ces cas. «Quand la presse en parle trop avec forces détails, les jeunes ont tendance à s’identifier à ces cas. Cela leur donne des idées sur la façon de procéder, surtout que les jeunes ont souvent les mêmes types de problèmes.»

Pour sa part, Corinne Faustin, psycho-criminologue, affirme que «le suicide chez l’adolescent provoque généralement des réactions de refus et d’incrédulité chez l’adulte, pour ce qui peut paraître impensable qu’un jeune qui symbolise l’espoir et l’avenir, puisse faire le choix conscient de mettre fin à ses jours.»

Comme le souligne Mala Bonomaully, «il est important de pouvoir encadrer la personne concernée, jeune ou adulte, et l’aider à se confier à quelqu’un pour avoir un soutien. C’est ce dont les gens ont besoin pour avancer”.

Docteur en psychologie, psychologue clinicienne et thérapeute cognitive et comportementale, Emilie Duval estime que l’échec scolaire, l’expulsion de l’école ou encore les pressions subies pour réussir sur le plan académique font partie des raisons qui peuvent mener au suicide. Elle évoque aussi d’autres facteurs vécus au cours de l’enfance, comme la perte d’un parent, les abus physiques et/ou sexuels, et la négligence.

Emilie Duval parle encore d’un suicide antérieur dans la famille, du divorce des parents, de l’accès facile aux moyens de destruction, d’un conflit sérieux avec un membre de la famille, et même de l’imitation ou la “contagion” des comportements suicidaires. La perception d’un rejet par la famille, ses pairs, ou un événement où le jeune s’est senti humilié peuvent également pousser celui-ci à commettre l’irréparable. Elle recommande de faire attention à des messages “indirects” tels que “bientôt, je vais avoir la paix”, “je suis inutile”, “je le trouve courageux de s’être suicidé”, ou “vous seriez mieux sans moi”.

Heureusement qu’il existe l’ONG Befrienders qui œuvre, depuis 1995, pour la prévention du suicide à Maurice à travers un service d’écoute par téléphone. L’association est animée par des volontaires bénévoles et opère selon les critères de Befrienders Worldwide et de Samaritans (UK), auxquelles elle est affiliée. La confidentialité et l’anonymat des personnes qui appellent sont garantis à travers une méthode d’opération qui a fait ses preuves.  Il existe également le Life Plus, société de prévention qui opère au niveau de tous les secteurs et même dans les écoles. Le gouvernement n’est pas en reste dans une recherche de solution à ce problème. Il a en effet mis en place la hotline 188 qui opère 24 h sur 24 et sept jour sur sept, de même que le site Internet www.lifeplus.gov.mu, qui est aussi accompagné d’un espace pour le chat.

En Afrique, la question du suicide est très vite éclipsée par la brutalité et la profusion des conflits fratricides, sans doute parce que le suicide tue loin des cameras et du sensationnel. C’est donc un sujet tabou dans son essence et dans sa manifestation. De nombreuses coutumes considèrent que le suicide est une malédiction ou un acte de sorcellerie.  Ainsi, il est plus facile de parler d’ «accident» au lieu de «suicide ». Le mot étant banni, voire proscrit dans de nombreuses familles africaines. D’où la difficulté d’obtenir des statistiques. En dehors de rares exemples médiatisés, retrouvés dans la rubrique «fait divers» des journaux africains, le suicide est passé sous silence, et n’intéresse guère les responsables politiques qui semblent avoir d’autres priorités.

Au Zimbabwe,  les statistiques pour le suicide s’arrêtent à 1990, soit 7,9 suicides sur 100 000 habitants. A Sao Tome et Principe, le taux est de 0,9 sur 100 000 et ne concerne que les femmes. En Afrique du Sud, le dernier taux de suicides à avoir été enregistré s’élevait à 0,9 par 100 000 habitants en 2007, 6,8 sur 100 000 habitants à Maurice en 2008 et 4,6% sur 100 000 habitants aux Seychelles en 2008. A titre comparatif, aux Pays-Bas, le taux de suicide en 2010 était de 9,6 sur 100 000 habitants.

Jimmy Jean-Louis est journaliste à Maurice. Cet article fait partie du service d’opinions et de commentaires de Gender Links qui apporte des perspectives nouvelles à l’actualité quotidienne.

 

 

Posted by on Jul 4 2012. Filed under Actualités. You can follow any responses to this entry through the RSS 2.0. You can leave a response or trackback to this entry

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