Livre : un long chemin vers la liberté de Nelson Mandela



Nelson Mandela est aujourd’hui un mythe vivant. Pour connaître l’homme derrière le mythe, rien ne vaut son autobiographie, ”un long chemin vers la liberté”

En mai 1984, j’ai eu une consolation qui a semblé compenser tous les chagrins. Lors d’une visite de Winnie et Zeni accompagnée de sa petite fille, le sergent Gregory m’a conduit au parloir, mais au lieu de m’installer au même endroit que d’habitude, il m’a fait entrer dans une petite pièce où il y avait une table et aucune séparation. Il m’a dit très doucement que les autorités avaient introduit un changement. Ce jour-là commencèrent ce qu’on appelait les visites “contact”.

Il est sorti chercher ma femme et ma fille et a demandé à Winnie de lui parler en privé. Elle a eu très peur quand Gregory l’a prise à part, parce qu’elle a pensé que j’étais malade. Mais Gregory lui a fait franchir une porte et avant que nous le sachions, nous étions dans la même pièce et dans les bras l’un de l’autre. J’embrassais et je serrais ma femme contre moi pour la première fois depuis tant d’années. C’était un instant dont j’avais rêvé un millier de fois. J’avais l’impression de rêver encore.

 

Je l’ai gardée dans mes bras pendant ce qui m’a paru une éternité. Nous étions immobiles et silencieux et l’on n’entendait que le bruit de nos coeurs. Je ne voulais pas la laisser partir, mais j’ai ouvert les bras pour embrasser ma fille et j’ai pris son enfant sur mes genoux. Il y avait vingt-et-un ans que je n’avais pas touché la main de ma femme.

 

C’est l’histoire d’un petit garçon qui naquit le 18 juillet 1918 dans le Transkei, en Afrique du Sud, et qui s’appelait Rolihlahla Mandela. Le premier jour où il alla à l’école, sa maîtresse lui donna le prénom chrétien et civilisé de Nelson, mais dans son village, selon la coutume, on l’appelait souvent “Madiba”, qui est son nom clanique chez les Xhosa.

 

Le rêve le plus grand et le plus fou de ce petit garçon était d’être le champion de lutte au bâton de son village. Mais la vie lui réservera un autre destin: celui d’être un mythe vivant, exceptionnel et universel.

 

Après ses études primaires à la campagne, Mandela s’engage vers un cursus secondaire, puis vers des études universitaires en Droit. Il devient avocat, et après quelques temps il fonde un cabinet avec un de ses camarades qui deviendra lui aussi illustre, Oliver Tambo. C’est dans la fournaise politique des villes de l’Afrique du Sud de l’Apartheid que petit à petit, sans aucun choc métaphysique, Mandela va se retrouver en train de militer à L’African National Congress (ANC), jusqu’à en devenir, très jeune, l’un de ses vice-présidents.

 

C’est ici que la trajectoire de l’homme politique se termine; c’est ici que celle du leader emblématique commence. Mandela entre en clandestinité. Ayant épuisé tous les recours de négociation non-violents avec le pouvoir raciste de Prétoria, il fonde la branche armée de l’ANC, “Umkhonto we Sizwe”, qui signifie “La lance de la nation”. Cette formation doit prioritairement s’engager dans des actions de sabotage, afin d’éviter des victimes civiles; l’Umkhonto se réserve tout de même le droit de passer à la vitesse supérieure si nécessaire.

 

Mandela sort clandestinement du pays et va s’entraîner en Ethiopie et en Tanzanie avec un noyau dur de militants. Puis, avec Oliver Tambo, il fait une tournée africaine pour récolter des fonds, afin de financer l’Umkhonto: seront sollicités Bourguiba (enthousiaste et généreux), Senghor circonspect et beaucoup moins généreux), et enfin Sékou Touré (cérémonieux et généreux en monnaie de singe). Cette tournée africaine lui donne une idée de la vie que mènent les africains indépendants, l’antithèse de ce que vit son peuple. C’est aussi la première fois que dans sa vie d’adulte, il se sent vraiment libre.

 

Mais à son retour en Afrique du Sud, il se sait activement recherché et il doit reprendre le chemin de la clandestinité, passer de planque en planque, de déguisements et déguisements, de faux noms en faux noms. Et l’inévitable finit par se produire. Il a été négligent ou il a été trahi, peu importe: le 5 août 1962, alors qu il conduit sur une route départementale, une voiture le dépasse et le force à se garer, tandis qu’une autre le suit et lui bloque l’éventualité d’une fuite par l’arrière. Il est pris au piège, sa cavale vient de se terminer.

 

Après une parodie de procès, Nelson Mandela est condamné à l’emprisonnement à vie. Il ne sera libéré que 27 ans plus tard, le 11 fevrier 1990. Comme le lecteur le découvrira, ce livre a une longue histoire. J’ai commencé à l’écrire clandestinement en 1974, pendant ma détention à Robben Island. Sans le travail inlassable de mes vieux camarades, Walter Sisulu et Ahmed Kathrada qui ont ranimé mes souvenirs, je ne pense pas que j’aurais achevé ce manuscrit. Les autorités de la prison ont découvert et confisqué l’exemplaire que je gardais avec moi. Mais, en plus de leurs talents exceptionnels en calligraphie, mes codétenus Mac Maharaj et Isu Chiba s’étaient assurés que le manuscrit original arriverait à destination. J’ai repris mon travail après ma libération en 1990.

 

Dans le genre autobiographique, ce livre est certainement l’un des plus importants jamais écrit en Afrique.

 

“Un long chemin vers la liberté” est, ce qui est rare, une biographie complète. Elle permet de cerner qui est l’homme Mandela, quels ont été ses idéaux politiques, quel ont été son combat, ses succès et ses erreurs. Mais au dela de tout, c’est une autobiographie simplement, dramatiquement humaine. Ce n’est pas le parcours du mythe que l’on lit: c’est celui d’un homme qui ne se sentait en rien prédestiné à quoi que ce soit, un homme qui à un moment donné de sa vie a fait le choix de se battre pour la liberté et les droits des siens, et en assumer les conséquences jusqu’au bout.

 

Autant il se donne la peine d’expliquer les tenants et aboutissants politiques de sa lutte, autant il prend le temps d’expliquer ce que fut sa vie de tous les jours. La vie dans son village de Qunu, le premier jour d’école, la circoncision, puis de lycée, la découverte de la ville où il se sentait si gauche, la rencontre avec Winnie pour laquelle il eut un véritable coup de foudre, la naissance de ses enfants, les hauts et les bas de la clandestinité.

Et bien sur le bagne, 27 ans de sa vie. Les geôliers, la solidarité avec les co-détenus, les travaux forcés, les petits riens qui font oublier la succession de journées sinistres qui se suivent et se ressemblent. Plusieurs fois on lui proposera la libération conditionnelle, à condition justement qu’il renonce à sa lutte, au vu d’avancées mineures comme par exemple l’abrogation des lois interdisant les mariages mixtes. Réponse: “Mon ambition n’est pas d’épouser une Blanche ni de nager dans une piscine pour Blancs. Ce que nous voulons, c’est l’égalité politique”.

 

Mais les temps finissent par changer: les pressions internes deviennent insoutenables et concomitament la communauté internationale met fin à son hypocrisie de toujours en exercant des pressions sur le gouvernement de de Klerk. Mandela est enfin libéré et le reste appartient à l’Histoire: il reçoit le Prix Nobel de la Paix, et devient le premier President d’Afrique du Sud libre et égalitaire.

 

Une autobiographie “lucide et instructive” dirait Wole Soyinka, auquel André Brink répondrait: “un de ces rares livres qui deviennent non seulement un repère mais une condition de notre humanité”.

 

Un long chemin vers la liberté

Auteur: Nelson Mandela

Titre original: A long walk to freedom

Première édition: 1994

Prix littéraires: Classé parmi les 100 meilleurs livres africains du 20ème siècle

 

Posted by on Aug 5 2012. Filed under En Direct, Politique. You can follow any responses to this entry through the RSS 2.0. You can leave a response or trackback to this entry

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