Par superstition, une Congolaise séropositive se laisse mourir



Par Evelyne Luyelo

Croyant qu’un sort l’a rendue séropositive, une travailleuse du sexe congolaise a préféré se laisser mourir plutôt que de se faire soigner et vivre pour ses enfants. Sa fille raconte leur tragique histoire.

« Je m’appelle Bintu*.  J’ai 18 ans et je ne connais pas mon père. Mes deux frères non plus ne connaissent pas leur géniteur, sauf notre sœur cadette qui, elle connaît son père. Notre mère n’a jamais connu son père non plus et je me demande si elle n’a pas voulu se venger en ne disant rien. C’est notre histoire que je vais raconter.

Bahati*, mon frère, est né une année avant moi à Ruthuru, ville située au centre de la province du Nord-Kivu. A ma naissance, maman a décidé de quitter sa cité natale pour se poser à Goma, chef lieu de la province où nous avons grandi et où elle travaille comme serveuse de bar.

Trois ans après notre arrivée à Goma naquit Iragi*, mon frère cadet. Les absences répétées de notre mère ont fait que je devienne le chef de famille très tôt car je devais m’occuper de mes frères. Quand elle était à la maison, elle était si fatiguée par son travail de nuit qu’elle passait toutes ses journées au lit.

Je suis très proche de mes frères parce qu’ils sont ma seule famille. Quatre ans après la naissance d’Iragi, Mélanie est née. Contrairement aux autres enfants, Mélanie avait un papa qui venait de temps à temps la voir à la maison. Il lui apportait des cadeaux. A un moment, nous lui avons même demandé de devenir notre père à tous étant donné que nous ne connaissions pas les nôtres.

Entre temps, maman continuait à sortir de nuit et c’était à moi de m’occuper de mes frères et de ma sœur. Un soir, maman est revenue à la maison en pleurs et nous a tous battus en disant que nous étions la cause de son malheur. Mais nous n’en avons jamais su davantage.

Puis elle a commencé à faire de fortes fièvres, suivies d’éruptions cutanées.  Elle est restée malade et alitée pendant plus d’un mois. Et tout pendant ce temps-là, elle a refusé toute consultation médicale ou visite médicale à domicile. Dès qu’elle a été remise, nous avons  déménagé puisque d’après elle, les voisins qui avaient su qu’elle était malade la dédaignaient.

Nous avions des difficultés énormes à étudier et même à trouver de quoi manger étant donné que nous n’avions personne pour nous aider. Aussi, j’ai commencé à fréquenter un jeune motocycliste faisant des courses à moto – la moto est le moyen de transport en commun le plus populaire de Goma – et il a accepté de prendre la responsabilité de m’envoyer à l’école.

Il emmenait presque tous les jours de quoi manger pour mes frères et moi.  Mais il n’avait pas les moyens de payer pour la scolarité de tous mes frères. Quelques temps après, notre mère s’est rétablie et elle a repris ses sorties nocturnes. Un jour, le papa de Mélanie a débarqué chez nous vers les 22h. Il était furieux et cherchait notre mère. Quand il a appris qu’elle était sortie, il m’a posé une série des questions du genre: Quand sortait-elle ? Quelle tenue portait-elle ? Avec qui elle rentrait et à quelle heure ? Je lui ai tout raconté et précisé que notre mère rentrerait aux petites heures du matin.

Des fois, elle ne rentrait pas de toute la nuit et était habillée très souvent en mini jupe ou en pantalons moulants et cet habillement dans notre culture est perçu comme celui des femmes de mauvaise vie. Et elle était la risée du quartier.

Dans sa colère, le papa de Mélanie nous a jeté au visage que notre mère était séropositive et qu’elle refusait de se faire soigner. C’est pour cette raison que le travail nocturne lui était interdit, de même que la fréquentation d’autres hommes car elle se rendrait davantage malade.

Je me souviens que je n’ai pas fermé l’œil de la nuit en pensant que notre mère mourrait bientôt et en m’inquiétant de ce que nous deviendrions. J’en ai parlé à mes frères et nous avons décidés d’avoir une conversation avec maman pour lui demander de ne plus sortir et ainsi préserver sa santé, d’autant plus que nous ses enfants ne bénéficions pas des fruits de son travail.

Nous avons attendus son retour et après qu’elle ait mangé, nous lui avons parlé. Tout en niant, elle a voulu savoir qui était celui qui nous avait fait ces révélations. Face à ses menaces, nous avons été obligés de lui dire que cela venait du père de Mélanie.  Cela l’a mise dans une colère indescriptible et elle est sortie de la maison comme une furie.

Maman est revenue chez nous deux jours plus tard. Elle nous a présenté des excuses. Mais n’a jamais voulu admettre qu’elle est séropositive. Elle a déclaré que des sorciers lui ont jeté un sort sur instruction de ses parents parce qu’elle avait décidé de mener une vie indépendante. Elle n’a pas pour autant mis un terme à son travail de  nuit.

Et comme il fallait s’y attendre, elle est retombée malade. Et a refusé de se rendre à l’hôpital. Son argument était que c’était inutile du fait que sa maladie était de nature surnaturelle et non médicale.

Cette fois, son rétablissement a été plus long que d’habitude. Le propriétaire de la parcelle sur laquelle nous vivions lui a proposé de payer ses soins mais maman a catégoriquement refusé. Elle disait qu’il y avait un médecin qui la consultait à domicile.  À nous, elle disait qu’elle refusait cette aide car cet homme parlait d’elle en mal dans le village. Chose qu’il nous a été difficile de prouver.

Nous prenions à l’époque nos repas chez une voisine qui apportait aussi quelques médicaments à maman. Quand l’état de santé de maman a empiré, le propriétaire de la parcelle nous a gentiment demandé de partir car quand un locataire meurt dans une maison à Goma, le propriétaire trouve difficilement un autre locataire. Nous sommes allés habiter chez un pasteur ami de notre grand-mère. Deux semaines plus tard, maman est morte.

Mes frères et moi sommes condamnés à ne jamais connaître l’identité de nos pères.  Je n’en veux pas à notre mère pour cela. Mais le fait qu’elle se soit laissée mourir et ait refusé de se battre pour nous me révolte. Surtout lorsque je vois des personnes séropositives qui mènent une vie normale et qui jouissent d’une santé correcte du fait qu’ils sont nourris convenablement et fournis en médicaments par les centres encadrant les séropositifs.

Comme personne ne s’est porté garant pour nous prendre en charge, je vis depuis chez une cousine alors que mes frères habitent chez des amis. Mélanie vit chez son père et n’a pas le droit de nous voir. Est-ce réellement cela la vie qu’un parent, de surcroit une mère, souhaite pour ses enfants? Je n’ai pas de réponse à cette question…»

* Prénom fictif

Evelyne Luyelo est journaliste en RDC. Cet article fait partie du service de commentaires et d’opinions de Gender Links.

Posted by on Mar 30 2013. Filed under Monde. You can follow any responses to this entry through the RSS 2.0. You can leave a response or trackback to this entry

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