Soweto pleure Mandela, «celui qui nous a donné la vie»



Soweto n’a pas changé. L’immense township de Johannesburg, avec son 1,3 million d’habitants, est toujours le même. Ses petites maisons de briques jaunes ou rouges, ses bidonvilles, ses interminables avenues, ses routes de terre défoncées et ses files de passants trottinant d’un pas pressé. Mais en ce dimanche, rien n’est tout à fait pareil. Maintenant, Nelson Mandela est mort. Le ciel, tristement gris, ajoute à la gravité des visages. Soweto est là, mais ses habitants sont ailleurs.

«Je pense à lui toute la journée. Je suis triste. Je l’aimais», glisse Gabisile, une femme rondelette entre deux âges, engoncée dans une petite robe bleue. «On savait tous que Tata allait partir. C’était un vieil homme ; mais, lui, aurait dû avoir l’éternité.» Comme des centaines de ses voisins, Gabisile file vers l’Église, où tout ce pays pétri de foi prie en ce dimanche pour recommander à Dieu l’âme de son idole. La Holy Jerusalem Church of Repentance, dans le quartier de Jabulani, déborde en cette fin de matinée. La journée a été décrétée jour de prière et de réflexion par les autorités nationales.

Un peu plus loin, sur un bout de trottoir, une affiche a été placée à la hâte, celle d’un Madiba souriant, comme un petit autel. On s’y arrête quelques secondes, avec un signe de tête dans un hommage rapide et silencieux. «Ce n’est pas la mort d’une célébrité. C’est une mort personnelle. Nous avons tous perdu un être cher, notre père. Mandela nous a donné la vie», résume David, avec cet étonnant recul, cette analyse froide, que partagent tant de Sud-Africains.

«Ce n’est pas la mort d’une célébrité. C’est une mort personnelle. Nous avons tous perdu un être cher, notre père. Mandela nous a donné la vie»

Dans une atmosphère de deuil, seule une chorale entonnant des chants curieusement guillerets dénote. Les chanteurs sont partout dans la ville. Jonas Masekela n’y prête pas la moindre attention. Debout devant sa maison, un modeste cube de béton avec un toit de tôle, il a enfilé sa veste de costume gris en signe de respect. À 76 ans, il a traversé l’histoire agitée de l’Afrique du Sud. Comme beaucoup, son mutisme de ces derniers mois, durant la longue agonie de Neslon Mandela, s’est mué en un flot de paroles. Le ton reste malgré tout calme. «Les jeunes ne se souviennent pas. Mais moi, si. Je sais ce que nous devons à Nelson Mandela. Il a arrêté l’apartheid.»

Le régime de «développement séparé», l’ancien ouvrier en bâtiment ne l’a que trop longtemps connu. «On ne pouvait rien faire. Pour aller dans le centre-ville, il fallait une autorisation spéciale et seuls les travailleurs l’avaient. Avant la nuit, une sirène retentissait pour dire aux Noirs de partir. On ne pouvait pas rester. Les gens de l’apartheid nous auraient chassés.» Il est intarissable sur les souvenirs de bus déglingués et bondés, sur les restaurants interdits, les parcs, les quartiers et «même les toilettes séparées». «Mais le pire était que l’on ne pouvait pas voyager, bouger. On avait besoin d’un passeport intérieur. Ici, à Soweto, si vous vouliez recevoir chez vous votre propre famille vivant dans une autre province, il fallait en référer à la police.» Jonas affirme avoir mis des années à apprendre à relever les yeux. «C’est quand j’ai vu Mandela à la télévision, quand j’ai vu les autres s’incliner devant un Noir en signe de respect, que j’ai compris que c’était possible.» Il affirme aussi avoir compris alors que les émeutes, et ce 16 juin 1976 sanglant à Soweto, n’avaient pas été vaines.

Une stèle a depuis été montée en l’honneur d’Hector Piertersen, un gamin de 12 ans, symbole de tous ceux tués ce jour-là. Elle trône dans Vilakazi Street à un jet de pierres de la maison où a longtemps vécu le jeune Nelson Mandela. La petite rue montante n’a plus grand-chose à voir aujourd’hui, avec ses bars chics et design identiques à ceux de Nice, Tel-Aviv ou Hongkong. La nouvelle bourgeoisie noire s’y presse pour y boire des bières et surtout montrer ses autos clinquantes, tout à la fois signe d’aisance et que quelque chose a bien changé en Afrique du Sud. «On rend hommage à Tata aujourd’hui et toute la semaine. Même si on a travaillé, c’est lui qui nous a ouvert les portes et nous a permis de réussir», assure Terry Kay, penché à la portière de sa Porsche. Alors, en ce dimanche de deuil, la fête se fait plus discrète, même si la foule est dense et que l’on chante et que l’on danse comme partout ailleurs.

«Nous sommes venus pour dire merci à Mandela, pour dire qu’il est le héros de tout un peuple et pas seulement d’une partie»

Devant la maison de Mandela, une longue queue serpente. Hommes et femmes ont l’air de pénitents, les Noirs comme les Blancs. «Nous sommes venus pour dire merci à Mandela, pour dire qu’il est le héros de tout un peuple et pas seulement d’une partie», affirme Dick Malan, aussi blond que son épouse. Pas plus que Jonas, Gabisile ou Terry, Dick ne prononcera les mots «noir» ou «blanc».

Dans ce pays longtemps déchiré par la ségrégation raciale, la notion semble taboue. Il n’y a qu’Aaron, bien aidé par les bières qu’il boit au goulot sur une chaise d’un café, pour rompre le silence. «C’est vrai que tout le monde pleure Mandela, les Noirs comme les Blancs, dit-il, nous sommes la “nation arc-en-ciel”. Mais on ne pleure pas le même. Les Blancs pleurent l’ancien président, l’homme de la réconciliation, quand nous les Noirs nous pleurons le combattant qui nous a apporté la liberté.»

Posted by on Dec 9 2013. Filed under En Direct, Featured, Politique. You can follow any responses to this entry through the RSS 2.0. You can leave a response or trackback to this entry

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