« La Ballade de Rikers Island », le livre contre lequel DSK se bat



Dominique Strauss-Kahn assigne Régis Jauffret en diffamation-L’homme politique attaque l’écrivain Régis Jauffret en diffamation pour son livre “La ballade de Rikers Island”.
Dominique Strauss-Kahn assigne en diffamation le romancier Régis Jauffret, auteur du roman La ballade de Rikers Island, l’histoire d’un grand dirigeant d’entreprise accusé de viol. L’éventualité de ces poursuites avaient déjà été évoquée en janvier dernier. La décision a finalement été prise le 26 mars ; elle a été rendue publiques en même temps que DSK a annoncé vouloir lever 1,4 milliard d’euros pour créer un fonds d’investissement.
“Les difficultés que le plaignant doit surmonter pour refaire sa vie, après les épreuves que l’on sait, ne sauraient justifier une telle procédure”, a déclaré Olivier Bétourné, président des éditions du Seuil, elles aussi assignées en diffamation.
Malgré les similitudes évidentes avec l’affaire du Sofitel, le nom de Dominique Strauss-Kahn n’est jamais cité dans le roman de Régis Jauffret. Le personnage principal est désigné sous le pronom personnel “il”. Et Olivier Bétourné d’insister : ce personnage “n’est pas Dominique Strauss-Kahn“.
Si La Ballade de Rikers Island raconte l’histoire du président d’une institution financière internationale accusé de viol par une femme de chambre d’origine africaine, son personnage principal n’est jamais nommé que « Il », tout comme son épouse est désigné comme « Elle » – la femme de chambre, en revanche, s’appelle Nafissatou Diallo. Dominique Strauss-Kahn cible certains passages du roman, ainsi que des propos de l’écrivain sur l’affaire, tenus lors d’une interview sur France Inter – des propos dont « M. Strauss-Kahn estime qu’ils éclairent la fiction de Régis Jauffret et étayent sa plainte », résume Me Amblard, avocate du Seuil.
Dans son communiqué, Olivier Betourné souligne : « Les personnages (…)prennent ancrage dans la réalité. Puis, sur la base de (son) enquête, (l’auteur)déploie son dispositif littéraire qui, en quelque sorte, recréé les personnages en question. Investissement psychique de pure imagination, invention de certainesscènes, exploration subjective de l’imaginaire des personnages : tels sont quelques-uns des ressorts de ce travail de recréation. »
Les conseils de l’ancien patron du FMI avaient fait connaître dès le 16 janvier leur volonté de poursuivre le romancier, son éditeur, ainsi que France Inter. A l’époque, Me Jean Veil avait affirmé au Monde : « Nous attaquerons tous les médias dans lesquels Régis Jauffret dira que Dominique Strauss-Kahn a violé une femme de chambre du Sofitel de New York, en contradiction avec les conclusions de la procédure judiciaire américaine. » Deux mois après (le délai de prescription étant de trois mois), ce sont finalement les seuls écrivain et éditeur qui sont assignés.
En 2012, après la publication de Belle et Bête, de Marcela Iacub, DSK avait attaqué les éditions Stock et Le Nouvel Observateur, qui en avait publié les bonnes feuilles. Stock avaient été condamné à verser 50 000 euros de dommages et intérêts, et l’hebdomadaire, 25 000 euros. En 2010, pour sa part, Régis Jauffret avait publié Sévère (Seuil), inspiré par la mort d’Edouard Stern. La famille du banquier, après avoir demandé l’interdiction du roman, a retiré sa plainte en 2012

« La Ballade de Rikers Island », le livre contre lequel DSK se bat

Il est tapi dans l’ombre. Pas un muscle de son visage ne tressaille. Il se confond avec le mur. Alertés instinctivement par cette présence invisible, les deux protagonistes du drame qui va se jouer – le prédateur et sa proie – partagent un frisson. La tension se resserre. Les événements se précipitent. L’acte irréparable est commis. Alors le romancier sort de l’ombre et se penche sur la scène du crime pour en noter le détail. Oui, nous pourrions sans trop abuser prétendre que l’écrivain est à l’origine de tout et que, pour satisfaire notre faim d’histoires – moins elles sont ragoûtantes, plus l’appétit croît –, il infuse de la fiction dans le réel et distribue lui-même rôles et répliques aux acteurs des faits divers après un casting sauvage dans la rue.

Ainsi Régis Jauffret se trouve-t-il mêlé ces dernières années à trop d’affaires crapoteuses pour être totalement innocent : un roman consacré à Edouard Stern (Sévère, Seuil, 2010), un autre à Josef Fritzl (Claustria, Seuil, 2012), puis un troisième à « DSK » aujourd’hui, La Ballade de Rikers Island, obéissant tous au credo inscrit en exergue de ce dernier : « Le roman, c’est la réalité augmentée. »Nous avons pourtant connu l’auteur moins assujetti à celle-ci. Dans son chef-d’œuvre, Univers, univers (Verticales, 2004), il passait allègrement à travers les murs de nos prisons domestiques pour élaborer des fantaisies allégoriques délirantes ; sa folie d’écriture créait instantanément des petits mondes fantastiques dont son lecteur peut regretter la disparition. C’est à se demander si, à l’instar de l’Afrique oublieuse de ses légendes fabuleuses, Régis Jauffret ne subit pas « le poids du réel écrasant à jamais la joie de s’inventer, de s’intituler, de se considérer comme un rêve ».

Ces regrets exprimés, ravalons-les, et admirons comme elle le mérite la maestria de l’auteur, comme il embrasse et redéploie ces histoires complexes, brossant la fresque d’une main et, de l’autre, ajoutant à la pointe fine le détail qui fait mouche ou, plus térébrant encore, qui fait puce : « (…) de petits sacs à main où ne tiendrait pas une puce à genoux ». Ou : « (…) un petit lavabo où une main ne pourrait prendre un bain ». Il y a de la brutalité chez cet écrivain qui empoigne ses personnages coriaces et les attendrit comme de la viande à force de les secouer, de les malaxer, de les retourner sur sa planche à découper. Mais c’est un dur doué d’une vraie délicatesse d’écriture.

Doué d’empathie aussi, particulièrement sensible dans ce livre quand il s’intéresse à l’épouse bafouée, explorant à sa suite les affres dans lesquels elle s’abîme, se ressaisissant avec elle – « Elle serait à la fois la dame et le chevalier » – ; on dirait qu’un nerf de cette femme est cousu dans sa phrase. L’épouse bafouée, « prête àbraver les éléments pour arracher au bagne l’ordure dont elle portait fièrement au front la marque du coup de botte », puisque nous savons tous de qui il s’agit, Régis Jauffret ne la nomme pas. Il ne nomme pas davantage le fameux « président d’une institution financière internationale » dont il relate la chute. Il nomme, en revanche, la femme de chambre, Nafissatou Diallo, « Nafissatou la Peule, l’analphabète, tombée dans l’encre des journaux, devenue un petit tas de lettres ». Il la nomme justement pour, rassemblant avec plus de soin ces lettres qui la désignent, lui donner une identité.

Et voici donc Régis Jauffret en Afrique, au Sénégal puis en Guinée, lancé sur ses traces. Equipée cocasse, souvent lamentable, qui lui réserve bien des déceptions, mais aussi quelques révélations : la distance entre Tchiakoullé, le village natal de Nafissatou Diallo, et New York ne saurait être comblée par des kilomètres mis bout à bout. L’élastique soudain claque et voici la jeune femme à genoux, outragée par le puissant économiste – version contemporaine du baron Hulot de La Cousine Bette, de Balzac –, un satyre traitant les femmes comme du « matériel », dont ses mains avidement déchirent « le conditionnement de nylon, de coton, de satin », gavé de « cachets qui tiraient vers sa trompe tout le sang de sa tête ». Régis Jauffret ne se laisse pas abuser par l’exemplarité trop parfaite du tableau – l’Afrique humiliée par l’Occident esclavagiste –, mais on devine que, là encore, sa sympathie va à la femme, même s’il laisse aussi parler les « préposés à la présomption d’innocence » qui évoquent sur les plateaux de télévision « la décevante hypothèse du consentement de la domestique ».

Nous suivons en alternance le déroulé de l’affaire, les réactions de l’épouse et l’enquête de terrain de l’auteur (dont les propres démêlés sentimentaux sur la fin envahissent le livre sans grande justification). DSK est ausculté, analysé, biographié, radiographié par le romancier, sans ménagements mais sans acharnement (on attendra pour la maquereau-fiction). Le voici nu devant nous comme devant les policiers new-yorkais perplexes en découvrant l’organe qui « passionne désormais l’univers. Les types s’attendaient peut-être à la cheminée d’un haut-fourneau où bouillonnerait la soupe de Lucifer ». C’est plus justement de la plume de Régis Jauffret qu’il faudrait parler en ces termes, de sa plume et de son encre corrosive.

Posted by on Apr 6 2014. Filed under Actualités, En Direct, Faits Divers, Featured. You can follow any responses to this entry through the RSS 2.0. You can leave a response or trackback to this entry

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