Maurice : Six femmes assassinées en un mois, arrêtons le massacre !



Par Laura Samoisy

Dans toutes les sociétés, à des degrés divers, les femmes sont victimes de violences sous différentes formes et ce, quel que soit leurs revenus, leur classe sociale et leurs cultures. D’ailleurs l’étude War@Home menée entre 2010 et 2011 par Gender Links (GL), de concert avec le Mauritius Research Council (MRC), démontre qu’une Mauricienne sur quatre a déjà été violentée dans sa vie tandis que 23% de Mauriciens ont admis avoir été violents avec leur partenaire.

Ces chiffres masquent l’ampleur de la réalité. Car les Mauriciennes sont nombreuses à encaisser les coups de leurs compagnons dans un douloureux et lourd silence, souvent jour après jour. La peur et l’insécurité limitent en permanence leur mobilité et par conséquent, elles ne parviennent pas à dénoncer leurs compagnons violents. Elles en arrivent même à oublier qu’elles peuvent et doivent vivre autrement. Elles subissent alors l’escalade de violence car leurs partenaires deviennent de plus en plus violents et l’ombre d’un futur crime n’est pas loin.

Les meurtres sanglants de six femmes depuis le début 2014 sont malheureusement là pour le prouver. Deepa Takoordyal, 33 ans, a été étranglée par son mari qui a ensuite découpé ses jambes avant de balancer ce qui restait d’elle dans un ravin. Pour justifier son acte, il a déclaré pendant sa déposition à la police, que sa femme lui était infidèle. Il s’est bien gardé de dire que sa femme avait fait plusieurs plaintes contre lui au poste de police pour coups et blessures qu’il lui infligeait régulièrement et qu’elle avait même obtenu une Protection Order ! N’est-ce pas là, le signe que certains hommes éprouvent le besoin coûte que coûte de rabaisser la femme ?

Un autre cas qui a soulevé l’indignation des Mauriciens est le massacre de Rachelle Rose, 21 ans. Cette jeune femme avait toute la vie devant elle. Mais elle a été piégée par son ancien petit ami qui l’a invitée chez lui sous le fallacieux prétexte qu’elle lui restitue un téléphone portable qu’il lui avait offert pendant leur idylle. Mais au lieu de l’échange cordial initialement prévu, Rachelle Rose a été lardée de 31 coups de couteau par son ex qui a tenté de se suicider après avoir commis son forfait. Interrogé par la police, il a tout simplement expliqué qu’il voulait que leur relation reprenne comme avant mais que son ex ne l’a pas entendu de cette oreille. Pour qu’elle ne puisse plus connaître le bonheur, il a décidé de s’acharner sur elle avec un couteau.

Les deux autres cas de violence ayant coûté la vie à deux jeunes femmes, toutes deux assassinées sous les yeux impuissants de leurs enfants en bas âge, prouvent qu’elles n’ont pas été respectées dans leurs choix de vie: celui de vivre séparée de leurs conjoints respectifs et de donner une nouvelle orientation à leur existence. Pour ces raisons, Selvina Seeneevassen, 26 ans et Jayshree Sohun, 35 ans ont été poignardées respectivement de deux et quatre coups de couteaux par leurs anciens compagnons.

Toutefois, l’histoire de Selvina Seeneevassen donne froid dans le dos. Car elle était elle-même accusée du meurtre de son époux qui la tabassait régulièrement. Et lors d’une énième dispute, il y a deux ans, elle a fini par le poignarder alors qu’il menaçait de la tuer avec un tesson de bouteille. La vie étant parfois cruelle envers certaines personnes, Selvina Seeneevassen a fait la connaissance de son futur conjoint dans l’enceinte même d’une cour de justice.

Après sa libération, l’homme en question lui a déclaré sa flamme et elle a accepté de se mettre en couple avec lui dans l’espoir de goûter à un avenir meilleur, où les coups et les pleurs n’existeraient plus. Mais hélas, un horrible destin l’attendait au tournant. Elle a été poignardée à mort sous les yeux de ses deux enfants. Jayshree Sohun, elle, avait tout bonnement décidé de construire sa vie loin de son ivrogne de mari, après plus de dix ans de vie commune. Un mois seulement après sa séparation, elle a été tuée de sang froid par le père de ses enfants.

On ne peut passer sous silence les meurtres de Pooja Gumbheer, 21 ans, égorgée de sang froid par son mari qui l’accusait d’adultère. Et surtout la triste fin de Mantee Murchoya, décapitée et découpée en 13 morceaux. L’assassin de cette femme court toujours, même si plusieurs unités de police ont été mises à contribution pour résoudre de meurtre et que plusieurs personnes ont été interpellées et interrogées dans le cadre de cette enquête.

Maurice n’est certes pas signataire du Protocole de la SADC sur le Genre et le Développement qui demande notamment aux Etats membres de réduire de moitié le taux de violence envers les femmes et les filles d’ici 2015. Mais de manière générale, l’Etat mauricien respecte la plupart de ses dispositions, même si en matière de stratégie de lutte contre ce mal qui ne cesse de gangrener notre société, la bataille est loin d’être gagnée.

Si la loi mauricienne prévoit une peine d’emprisonnement de 60 ans à toute personne trouvée coupable de meurtre avec préméditation et à 45 ans de prison pour homicide involontaire, elle semble n’avoir aucun effet dissuasif. Le sociologue et psychologue Ameer Beg explique pourquoi. « Dans la majorité des cas, l’individu qui commet un crime n’a pas eu l’encadrement nécessaire lorsqu’il était enfant ou durant son adolescence. Il n’a pas appris les valeurs morales et sociales de la vie. Donc, c’est quelqu’un qui ne sait pas gérer ses émotions, qui réagit à chaud, sans penser aux conséquences. Ces personnes ne sont animées que par la vengeance et pour exprimer leurs frustrations, elles vont imiter ce qu’elles voient à la télé ou reproduire des scènes de violence qu’elles ont elles-mêmes connues. Et ce n’est qu’après coup qu’elles regretteront leurs gestes, quand il sera trop tard», affirme le professionnel.

La violence basée sur le genre a non seulement un lourd coût humain mais aussi un lourd tribut économique pour Maurice. Une étude menée sur le sujet par le MRC en 2009 a démontré que la violence faite aux femmes coûte à l’économie mauricienne Rs 1,4 milliard par an.

Que font nos politiques et en particulier le ministère de l’Egalité du Genre? Verbalement, la volonté est là. Lors d’une intervention pour le deuxième rassemblement de la Plateforme Nationale contre la violence basée sur le genre (VBG) qui s’est réunie en février, la ministre de l’Egalité du Genre, Mireille Martin, a eu ceci à dire: « Les actes de violence ayant coûté la vie aux femmes doivent être condamnés à l’unanimité. Car ils n’ont pas simplement coûté la vie à une femme, une maman, une épouse, mais ils ont eu d’énormes répercussions sur une famille et ont plongé les enfants des victimes dans une souffrance insupportable. Pour venir à bout de la violence basée sur le genre, il y va de la responsabilité de chaque citoyen de faire reculer ce mal, de dénoncer les cas de violences. Il est plus qu’urgent pour nous tous d’accélérer nos actions, de développer de nouvelles stratégies et de renforcer les mesures», a-t-elle soutenu fermement.

Or, dans la pratique, son propos dénote une méconnaissance de la réalité des victimes de violence car si les hommes assumaient leurs responsabilités, ils ne se seraient pas montrés violents envers leur partenaire. La ministre Martin est venue rajouter une couche en disant que « le divorce n’est pas fait pour les chiens ». Si les femmes battues pouvaient si aisément divorcer, elles auraient quitté le foyer violent depuis belle lurette. C’est faire preuve de simplisme que de s’exprimer ainsi.

Le ministère de l’Egalité du Genre dispose pourtant d’un plan d’action budgétisé, conçu en 2011 avec l’apport de GL et soutenu par le Programme des Nations Unies pour le Développement. « Ce plan national d’action chiffré s’étale sur trois ans, soit entre 2012 à 2015 et prévoit la mise en œuvre de mesures à court, moyen et long termes. Par exemple, nous visons à assurer la coordination et le renforcement des services de protection pour les victimes de violence sexiste en adoptant un approche holistique ; faire pression et mobiliser des ressources auprès des institutions régionales et internationales de financement pour mettre fin à la violence basée sur le genre ; soutenir les campagnes nationales de lutte contre la violence basée sur le genre ; encourager les médias à élaborer un code de déontologie quand ils traitent des sujets de VBG ; mettre en place un Observatoire de la VBG.»

Si ces mesures sont bonnes, y compris celle de financer 11 projets d’organisations non-gouvernementales qui sont destinés à combattre la violence basée sur le genre et que son ministère organise les 28, 29 et 30 avril des Assises de la Famille, il manque une sérieuse donne à la prévention dans ce plan d’action et c’est l’éducation parentale qui doit reposer sur le traitement égal entre la fille et le garçon. L’étude War@Home de GL a démontré qu’il y a encore trop de femmes chargées de l’éducation des enfants et donc de leurs fils, qui sont encore persuadées qu’elles doivent être asservies à leur conjoint et qui ont intériorisé le fait qu’il est normal qu’un conjoint réprimande et punisse sa femme lorsqu’elle lui désobéit. De ce fait, elles transmettent ces fausses valeurs à leurs filles et garçons, quand elles ne tolèrent pas la violence dont elles font elles-mêmes l’objet.

Il n’y a pas qu’à Maurice que cette situation est grave. C’est pareil en Afrique australe. D’après l’étude War@Home, en Zambie, 89% de femmes venant de quatre provinces différentes ont déclaré avoir été battues et violentées au moins une fois dans leur vie tandis que 72% d’hommes ont admis avoir été violents envers leur partenaire. Au Zimbabwe, 68% des 3326 femmes interrogées dans le cadre de cette étude ont admis avoir connu une forme de violence et 46% des 3247 hommes sondés ont affirmé avoir agi violemment envers des femmes.

Parce que la VBG est l’affaire de tous, chacun doit se remettre en cause et s’interroger en se demandant quelle pourrait être sa contribution pour faire reculer ce mal. Il y a va de l’avenir de nos sociétés. Il est temps d’arrêter le massacre !

Laura Samoisy est journaliste à Maurice. Cet article fait partie du service d’information de Gender Links qui apporte des perspectives nouvelles à l’actualité quotidienne.

Posted by on May 5 2014. Filed under Actualités. You can follow any responses to this entry through the RSS 2.0. You can leave a response or trackback to this entry

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