Ketankandriana Rafitoson : une politologue malgache militant pour une vraie démocratie



Par Leevy Frivet

Madagascar: Faire de la politique et être analyste indépendante de la chose politique sont deux choses différentes. Ketankandriana Rafitoson a choisi la deuxième voie et compte bien se faire entendre. Jeune politologue vivant à Madagascar, elle n’hésite pas à clamer haut et fort ses opinions, même si cela déplaît aux politiciens de tous bords.

Ketankandriana Rafitoson se destinait d’abord au journalisme à la fin de ses études secondaires. Mais étant une militante dans l’âme, elle a finalement choisi les sciences politiques pour en faire une carrière. «Je me suis alors tournée vers les sciences politiques car la notion de démocratie me passionne depuis toujours. Je me disais que faire Sciences Pô serait le meilleur moyen d’en apprendre plus sur le sujet. Comme l’Université catholique proposait à l’époque la filière Droit Public et Science Politique, j’ai opté pour celle-ci sans être particulièrement intéressée par le droit public. Il s’est avéré que c’était le bon choix car on ne peut pas parler de démocratie ou de système politique sans se référer au droit sous tous ses aspects ».

Il est difficile de dénombrer les femmes politologues dans la Grande Ile car en raison de la culture et des traditions malgaches, trop de femmes hésitent toujours à se mêler de la chose politique et surtout à donner leur avis à haute voix. Ketankandriana Rafitoson pense elle que cette profession attire peu les femmes pour des raisons économiques. « Dans ma promotion, je crois me souvenir que nous étions une dizaine de femmes mais la plupart d’entre elles ont choisi de s’orienter vers une autre carrière, parce qu’être analyste politique ou travailler dans la recherche ne nourrit pas forcement son homme, ni sa femme d’ailleurs, à Madagascar. Je ne pense pas que les femmes soient réticentes à entrer dans le domaine des sciences politiques à Madagascar. Je crois juste qu’elles pèchent par ignorance, parce qu’il n’y a pas de politique d’orientation professionnelle dans les lycées et que les lycéens ne savent pas souvent ce qu’ils vont faire ou devenir après le baccalauréat. Il faudrait mieux faire connaitre la filière aux étudiants pour qu’ils s’y intéressent.»

Ketankandriana Rafitoson est issue d’un milieu modeste. Fille d’un enseignant de musique classique autodidacte, elle souligne que sa personnalité perfectionniste et sa volonté d’aller de l’avant, elle les tient de sa mère dont la devise est «Tout ce qui mérite d’être fait, mérite d’être bien fait». Sa mère a toujours insisté sur l’importance des études comme le seul moyen de réussir dans la vie. «Ma mère m’a inscrite très tôt à la bibliothèque et les livres étaient pour moi et le sont toujours la meilleure source du savoir mais aussi d’évasion et d’inspiration qui soit. Du primaire jusqu’à l’université, j’ai toujours étudié dans des établissements catholiques, d’où un certain goût pour la discipline et l’excellence».

Elle est convaincue que d’autres femmes comme sa mère peuvent être des catalyseurs de l’émancipation du genre à Madagascar. Elle est aussi d’avis que les femmes malgaches méritent mieux que leur lot quotidien. «La femme malgache plie sous le poids des pressions sociales et des traditions et elle est maintenue toute sa vie dans l’ignorance de ses droits, sauf si elle résiste ou si elle grandit dans un environnement favorable. Son existence semble être considérée comme accessoire alors qu’elle est un véritable pilier de la société. Alors, je m’engage, à mon modeste niveau, en faveur des femmes pour les émanciper elles d’abord et puis la société pour la débarrasser de tous les clichés qui empoisonnent les femmes et toutes les formes de violences qui les détruisent au quotidien. Presque toutes les femmes souffrent d’une forme de violence mais elles se taisent et continuent à subir. Je trouve cela inacceptable!»

Elle estime et le dit à qui veut l’entendre qu’il faut aussi une politique nationale de la femme efficace et complète, c’est-à-dire qui touche tous les secteurs sans exception, que ce soit l’éducation, l’emploi, la santé, etc. « La nouvelle femme malgache doit comprendre qu’elle est un être humain à part entière, pas seulement une mère, une sœur ou une épouse; qu’elle a des droits, qu’elle est une citoyenne et qu’elle peut rêver et travailler pour atteindre ses propres objectifs ,» déclare Ketankandriana Rafitoson.

La jeune politologue va militer pour l’avancement de ses idées, même si elle n’envisage pas de faire de la politique active dans l’immédiat. La raison est que son engagement au sein de la société civile la passionne. Enseigner et militer pour la démocratie, encourager les jeunes et les femmes à s’épanouir, à se chercher et à se trouver, faire de l’éducation citoyenne, promouvoir une connaissance basique des droits de l’Homme…tout cela lui tient à cœur et elle déclare ne vouloir pas se laisser embrigader dans une formation politique qui freinerait ses espoirs. « J’ai toutefois conscience qu’intégrer la sphère politique peut aussi permettre la réalisation de tous ces espoirs pour la population mais ce n’est pas encore pour maintenant. J’estime ne pas avoir les épaules assez solides aujourd’hui pour batailler dans ce monde de faux-semblants, trop dominé par les intérêts personnels. Je risque soit de faire un accident vasculaire cérébral par indignation ou frustration, soit de me faire assassiner à force de dire des choses qui dérangent. C’est un risque que je pense pouvoir courir mais pas maintenant. J’ai beaucoup trop de projets en cours pour les abandonner » souligne Ketankandriana Rafitoson.

Par rapport à l’égalité des chances et la représentativité des femmes en politique, à un an de l’échéance de 2015, on est loin des 50% recommandées par le Protocole de la SADC sur le Genre et le Développement. Ketankandriana Rafitoson déplore qu’il n’y ait qu’une trentaine de députés femmes sur les 151 élus et rien que six femmes ministres sur 31, d’autant plus que la Grande Ile a signé et ratifié cet important protocole. Certes, des femmes ont marqué l’histoire et les institutions malgaches mais leur nombre reste limité. Ceci explique, selon elle, en partie pourquoi la condition féminine ne s’améliore pas à Madagascar. Cela veut dire que la volonté et la force de proposition des femmes au pouvoir ne parviennent pas encore à dépasser la puissance et l’immobilisme de leurs collègues masculins. « Mais, à mon avis, c’est surtout l’approche malgache du genre qui est responsable de cette situation. Nous vivons dans une société qui se dit matriarcale, par exemple, le mot firenena qui signifie pays ou patrie, a pour racine reny, qui veut dire mère. Mais malgré cela, cette société privilégie les hommes et tolère, voire encourage une certaine forme de machisme».

Le plus gros problème de la femme malgache, selon Ketankandriana Rafitoson est qu’elle accepte toutes les injustices qu’on lui inflige au nom du paraitre, par peur du qu’en-dira-t-on et souvent aussi pour des raisons économiques. « Cela peut paraitre générique, pourtant je suis persuadée que si les femmes osaient parler, résister, dénoncer, etc., cela engendrerait une véritable révolution du genre, source d’un développement accéléré ».
L’éducation reste à ses yeux la meilleure solution. Si les garçons et les filles recevaient dès leur plus tendre enfance des messages positifs sur le genre, cela induirait des comportements positifs tendant vers l’égalité. «Et bien sûr, il faut adopter des politiques égalitaires à tous les niveaux, en s’alignant sur les recommandations des instruments internationaux sur le sujet», précise Ketankandriana Rafitoson.

Elle cite nommément l’article 14 du protocole de la SADC sur le Genre et le Développement. Cet article insiste sur l’accès égal des femmes et des hommes à une éducation et à une formation de qualité, de même qu’à leur rétention à tous les niveaux du système éducatif. Tout comme il demande aux Etats membres de se départir des stéréotypes dans l’éducation et d’éradiquer la violence basée sur le genre au sein des institutions éducatives. «En appliquant cette disposition, on ferait déjà des progrès et ce serait bien pour la démocratie à Madagascar».

Leevy Frivet est journaliste à Maurice. Cet article fait partie du service d’information de Gender Links qui apporte des perspectives nouvelles à l’actualité quotidienne.

Posted by on Jul 5 2014. Filed under Monde. You can follow any responses to this entry through the RSS 2.0. You can leave a response or trackback to this entry

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