PARUTION : Chapeau bas Monsieur Mandarin!



Lire les pensées et mémoires de Fernand Mandarin en cette période où la souveraineté des Chagos est sous les feux de l’actualité est une activité à la fois émouvante, saine et instructive. L’homme est connu pour ses talents oratoires et le livre, que le conservateur du musée du Blue Penny, Emmanuel Richon, lui a proposé de faire suite à une exposition sur la vie aux Chagos, aurait probablement gagné en puissance s’il avait été proposé non seulement en français, mais aussi dans sa langue d’origine, le créole. Mais ce Retour aux Chagos n’en représente pas moins un document d’une grande valeur, car un homme courageux y livre la partie la plus précieuse de sa vie, le souvenir de ses 23 premières années, passées sur l’atoll de Peros Banhos et d’autres îles chagossiennes. Un témoignage riche en informations pour méditer sur le peuple et la culture chagossienne.

Les scientifiques savent aujourd’hui, grâce à l’archéologie tropicale associée à l’écologie, que des sociétés humaines, très sophistiquées et organisées, nombreuses et peut-être oubliées à jamais, ont existé dans les bassins de l’Amazonie et du Congo. L’arrivée des Occidentaux, avec des modes de vie et volonté de conquêtes extrêmement différents, les a mises en péril, et elles se sont désintégrées pour ainsi dire sans laisser de traces, car elles vivaient en symbiose avec ce que le colon appelait le monde sauvage… Qu’ont représenté ces sociétés comme part d’humanité, de connaissance, de savoirs et de culture ? Il est aujourd’hui extrêmement complexe de tenter de s’en faire une idée.

Sur une échelle de temps, certes beaucoup plus courte, le peuple chagossien nous pose aujourd’hui un peu le même genre de question. Depuis 1972, quand les dernières familles ont été contraintes de quitter l’archipel, il reste le souvenir des anciens. Mais dans un ou deux siècles, que restera-t-il de la connaissance que les habitants de l’archipel des Chagos avaient de leurs si nombreuses îles ? Le livre Retour aux Chagos propose un témoignage qui permet de ne pas abandonner l’existence de ce peuple à l’ignorance et au néant.

Fernand Mandarin a longtemps été le porte-flambeau de la cause chagossienne au sein du Comité social chagossien, avec aussi le soutien de l’avocat Hervé Lassémillante, qui propose un préambule vibrant à ce récit. Il rappelle aussi que les femmes ont été les pionnières de la revendication du retour. Depuis 1966, quand il a dû se résoudre à ne pas retourner sur son île natale, il a su entretenir la flamme du souvenir et garder en mémoire tout ce que Peros Banhos et ses habitants avaient appris au jeune homme qu’il était alors. On comprend en lisant ce livre que cette mémoire est celle d’un homme qui se revendique comme le fruit d’une double culture, chagossienne et mauricienne, et qui a su surmonter les souffrances de l’exil grâce à un espoir tenace et une grande persévérance.

Soif de connaître
Fernand Mandarin a vécu une époque où les conditions de travail étaient encore très rudes aux Chagos, et probablement aussi à l’île Maurice ensuite. Il a été ouvrier agricole dans l’industrie du coco, maçon et pêcheur, puis débardeur ou “enflé”, puis à nouveau pêcheur. Ce récit, recueilli en créole et traduit en français par Emmanuel Richon, permet d’imaginer concrètement ce qu’a été sa vie aux Chagos, depuis sa naissance en juin 1943, au temps de pénurie et de “courfé” de la 2e guerre mondiale, à son départ pour Maurice en 1966, à la veille de l’Indépendance négociée sur le sacrifice d’un peuple. En 1966, alors qu’une atmosphère délétère nourrie par des rumeurs inquiétantes régnait déjà dans l’archipel, Fernand Mandarin rejoignait son épouse, qui était partie à Maurice pour accoucher de leur premier enfant. Au bout de quelques mois, le jeune couple comprendra qu’il ne pourra pas retourner au pays natal pour reprendre sa vie d’avant, sans en connaître les véritables raisons.

À ceux qui se demandent pourquoi l’auteur s’étend de manière si détaillée sur sa généalogie, à commencer par les origines de ses grands-parents maternels et paternels, aux destinées de ses frères et sœurs, il importe de rappeler qu’une des supercheries coloniales de l’époque pour justifier une excision aussi brutale du territoire des Chagos, consistait à faire croire que ceux qu’on appelait des Îlois auraient été des gens de passage, des travailleurs sous contrat, en aucune manière habitants de ces territoires lointains. Retour aux Chagos démontre évidemment le contraire en témoignant d’un mode de vie singulier, en de nombreux points différents de celui qui avait cours sur les autres îles de l’océan Indien.

Le fait que l’école publique au primaire n’ait été instaurée à Peros Banhos qu’à partir de 1955, souligne le mépris pendant des décennies d’un système de gouvernorat colonial plutôt que l’absence d’aspiration à l’instruction… Fernand Mandarin évoque en passant les ambitions professionnelles de la jeunesse chagossienne à l’époque, mais surtout il témoigne de sa propre soif d’apprendre en racontant ce qu’a représenté pour lui le fait d’accéder un jour à l’instruction. Il n’a pas eu la chance d’intégrer la première école primaire de son archipel, car l’adolescent était déjà « trop vieux » pour y être accepté : à 12/13 ans, il travaillait déjà ! Il a en effet commencé sa carrière à cet âge précoce en épluchant les cocos pour le calorifère, contre une rémunération de Rs 7 par mois et de rations de vivres.

Lorsqu’à plus de soixante-dix ans, l’auteur explique dans ce livre, la libération et la joie, représentées pour lui le fait de pouvoir enfin apprendre à lire et à écrire, bien plus tard à Maurice, grâce aux cours d’alphabétisation que donnait à l’époque Henri Favory, l’émotion est vive. Lors de la présentation de ce livre au musée du Blue Penny le 20 juin dernier, Fernand Mandarin expliquait qu’il avait toujours souhaité écrire une histoire des Chagos, qu’il l’aurait fait d’une manière ou d’une autre, même sans la revendication de souveraineté, même s’il vivait là-bas en ce moment même. Il le voulait parce que cette histoire n’avait pas été écrite et qu’enfant, il se montrait déjà curieux de ce que les anciens avaient à raconter, préférant souvent les écouter plutôt que de jouer avec ses petits camarades.

Le remède à l’exil
En racontant une vie chagossienne, la vie sociale, l’économie du coco, les rites religieux, les mythes inspirés par le passé, l’éducation familiale, ce livre permet d’imaginer par contraste le choc qu’ont pu vivre les Chagossiens qui débarquaient dans le Port-Louis des années 60. Fernand Mandarin a dû apprendre à s’y orienter sans pouvoir déchiffrer les directions des bus, s’adapter à la ville avec ses faubourgs de misère, se familiariser au climat subtropical qui connaît deux saisons marquées et des cyclones, contrairement aux Chagos. Déjà père de famille, il devait surtout trouver rapidement du travail, là où l’on parlait déjà de chômage.

À propos de cet ouvrage soutenu par La Sentinelle et préfacé par Philippe Forget, Emmanuel Richon parle de traditions et même d’une civilisation chagossienne. Bien des traces en ont déjà été effacées, mais il en reste encore des témoins, tels que Fernand Mandarin, les seules sources vives. Dans ces atolls et archipels tropicaux aux multiples petites îles, encore plus isolés du monde que la terre mauricienne finalement, la vie s’organisait autrement. L’exploitation de l’huile de coco et du coprah qui a commencé sous l’esclavage, s’y est perpétuée jusqu’aux années 60’dans des conditions certes moins inhumaines mais néanmoins encore très dures, comme permettent de s’en rendre compte les grèves de 1934 et de 53/54, initiées sans syndicats ni journaux.

Fernand Mandarin pense avec nostalgie aux îles de Peros Banhos et à l’archipel dans son entier, se demandant ce que sont devenus leurs arbres, leurs paysages, leurs eaux si miraculeusement poissonneuses, et bien sûr les traces humaines, maisons, ruines et tombes qu’ont laissés leurs anciens habitants. Reste la mémoire de ceux qui vivent encore, celle que les anciens ont transmise oralement à leurs enfants et petits-enfants, pour comprendre ce que sont l’art de vivre et la culture chagossienne. Ce livre permet de comprendre qui était Katombo ou encore ce que recouvrent des expressions, telles que « les gammes des rames », « l’adoption sur parole », « plisser coco ».
Des photographies d’époque, qui mériteraient d’être complétées par celles des Chagos actuelles, et des repères historiques accompagnent ce récit biographique. Ce document s’ajoute à d’autres qu’il ne faut pas oublier non plus, tels que l’étude en cours sur l’esclavage du chercheur seychellois Peter Nicholls, les documentaires Diego l’interdit ou Once upon an island, le livre Le silence des Chagos, voire même les écrits plus anciens du père spiritain Roger Dussercle. Fernand Mandarin conclut que pour sa part depuis 1966, sa valise a toujours été prête.
Source : Le Mauricien

Posted by on Jul 13 2016. Filed under Featured, Politique. You can follow any responses to this entry through the RSS 2.0. You can leave a response or trackback to this entry

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