La tradition des jumeaux de Mananjary à Madagascar : une coutume qui bafoue le genre



Par Dina Razafimahatratra

Considérés depuis toujours comme une source de malédiction pour l’ethnie Antambahoaka, les jumeaux de Mananjary, localité du sud est de Madagascar, sont encore rejetés par la société. Si on ne les met plus à mort comme autrefois, ils sont toujours mal perçus et abandonnés. Plusieurs finissaient adoptés par des étrangers. Malgré l’aménagement de centres d’accueil, leurs mères et eux joignent toujours difficilement les deux bouts.
Pour Nicole André, roi coutumier de Mananjary, les jumeaux sont et seront toujours maudits. « Pour les Antambahoaka, les jumeaux apportent la malédiction et sont considérés comme des animaux inutiles. De ce fait, ils n’ont pas le droit d’être enterrés dans le tombeau familial ». Des propos qui choquent de nos jours et qui incitent à l’exclusion des jumeaux de la société Antambahoaka.

Le sexe de ces enfants importe peu. Chez les Antambahoaka, on tuait autrefois les jumeaux alors que dans l’ethnie Antemoro, on gardait l’un d’eux alors que l’autre était exclu du village. On ignore d’où vient le tabou des jumeaux de Manajary mais plusieurs hypothèses existent.

L’une d’elle vise à faire croire que le premier Antambahoaka qui a mis les pieds dans le village a épousé une femme de la localité et qu’enceinte de jumeaux, elle serait morte en couches. Il en aurait été de même pour ses deuxième et troisième épouses. Le chef de clan aurait alors juré de ne jamais élever de jumeaux.

Une autre hypothèse attribue cette lourde responsabilité d’exclusion des jumeaux de Mananjary à un astrologue, qui au 19e siècle, aurait persuadé la reine Ranavalona 1er que les jumeaux étaient des êtres exceptionnels, voués à une destinée grandiose. Et que par peur de perdre un jour son pouvoir, la reine aurait ordonné aux parents de jumeaux de les tuer ou de les déposer à l’entrée de l’étable. Et ceux qui n’étaient pas piétinés par les zébus ou dévorés par des animaux sauvages seraient autorisés à vivre mais traités comme des parias.

Les plus réalistes arguent que cette malédiction s’inspire tout simplement d’une réalité économique qui fait que des parents de jumeaux n’aient pas les moyens d’élever deux enfants à la fois. Si de nos jours, on ne tue plus les jumeaux à Mananjary, ils sont toujours mal vus.

« Les chefs de clan ne demandent plus de tuer les jumeaux comme avant. Ils ordonnent tout simplement aux parents d’élever leurs jumeaux ailleurs, c’est-à-dire de quitter la ville avec eux, de les faire adopter ou de les placer dans un centre d’accueil. Le plus important pour eux actuellement, c’est de ne pas les voir roder autour de la case du roi coutumier. D’ailleurs, les jumeaux n’ont pas le droit d’y entrer, ni dans celle des villageois car ils sont considérés comme des animaux. C’est déjà ça de gagné qu’ils ne soient pas mis à mort, même si cette exclusion est encore très difficile à vivre », raconte les larmes aux yeux Voahangy Razafy Bangita, 33 ans, princesse Antambahoaka et mère des jumeaux Patrice et Patricia Razafizoary. Cette femme courageuse est la présidente de l’association des mères victimes du tabou des jumeaux de Mananjary.
A Nosy Varika, en remontant le canal des Pangalanes, ce tabou est presque tombé dans l’oubli. Cette localité célèbre d’ailleurs cette année le 30ème anniversaire de la suppression du tabou des jumeaux. Le roi coutumier qui a permis que l’on puisse élever normalement les jumeaux a même reçu une reconnaissance de la part de l’Etat malgache qui lui a décerné le titre de chevalier de l’ordre national. Mais aucun autre roi coutumier n’a fait comme lui jusqu’ici.

Si au milieu des années 80, un orphelinat recueillait les jumeaux de Mananjary à des fins d’adoption par des étrangers, des centres d’accueil ont ouvert leurs portes pour les recueillir, ainsi que leurs mères. Mais leur vie n’est pas toujours décente, faute d’un accompagnement structuré. Nous nous sommes rendus dans l’un de ces centres appelé « Tsy manary zaza » qui signifie littéralement « Ne jette pas les enfants ».
«Ce centre abrite actuellement 48 mères de jumeaux dont 27 sont assistées par le Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD). Sept d’entre elles seulement vivent au centre et 17 vivent à l’extérieur. Plusieurs de ces femmes ont besoin d’avoir de meilleures conditions de vie et attendent d’être mieux soutenues par l’Etat malgache et par le PNUD », estime Lalaorisoa Josiane Ortence, déléguée au ministère de la Population qui est en fonction à Mananjary.

Effectivement, au centre « Tsy manary zaza », nous avons vu deux bâtiments du PNUD vides et non aménagés. Un troisième est inachevé, faute de financement. Pas de bureaux, pas de personnel assistant les sept mères de familles qui y vivent en permanence avec leurs jumeaux sous des tentes usées ayant fait leur temps et ce, dans des conditions très précaires. « Nous vivons ici presque à l’abandon. Nous profitons du passage des journalistes malgaches et étrangers pour crier notre misère, non seulement par rapport à l’exclusion de nos familles et de la société Antambahoaka en général mais aussi par rapport à nos conditions de vie. Car si nous avons une assistance du PNUD, celle-ci ne concerne pas toutes les femmes et celle qui est donnée n’est pas suffisamment structurée. Nous espérons vivre dans de meilleures conditions car bien que nous ayons été exposées à des formations, cela ne suffit pas à nous faire vivre », déplore Ornella Caroline Randimbiarisoa, mère de six jumeaux portant tous le nom de leur père Imbalo, soit Carole et Carena, neuf ans, Carlos et Carla, six ans et Cardo et Careca, quatre ans.

Madagascar a pourtant signé et ratifié le Protocole de la SADC sur le Genre et le Développement qui demande à ce que les droits humains des fillettes et des garçons soient respectés et qu’ils soient traités de façon égale mais il semblerait que les coutumes aient raison de toutes les décisions nationales et des conventions internationales.

Vivant actuellement à l’heure du « Sambatra », rite de la circoncision des garçons qui dure plusieurs jours, les Antambahoaka de Mananjary sont en liesse. La fête bat son plein pour eux, sauf pour les jumeaux, toujours frappés de malédiction.

Dina Razafimahatratra est journaliste en freelance. Cet article fait partie du service d’information de Gender Links qui apporte des perspectives nouvelles à l’actualité quotidienne.

Posted by on Nov 5 2014. Filed under Monde. You can follow any responses to this entry through the RSS 2.0. You can leave a response or trackback to this entry

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