Après le pétrole, le spectre d’une crise mondiale des fertilisants à Ormuz
Quatre ans après l’invasion de l’Ukraine par la Russie en 2022, le marché des engrais subit un nouveau choc avec l’escalade militaire entre l’Iran, Israël et les États-Unis. Ce conflit a conduit à des perturbations du commerce au niveau du détroit d’Ormuz. Voici ce qu’il faut comprendre sur les implications de cette crise pour l’industrie mondiale des fertilisants et pour les pays du continent africain.
Le détroit d’Ormuz, passage maritime entre le golfe Persique et la mer d’Arabie, n’est pas stratégique que pour le pétrole, dont il assure le quart du transport par voie maritime. Il est aussi crucial pour le marché des engrais et la sécurité alimentaire mondiale.
Selon une étude publiée le 10 mars par CNUCED, environ un tiers du transport maritime mondial de fertilisants (soit près de 16 millions de tonnes) passe par ce détroit. Ce volume comprend 67 % d’urée, qui est l’engrais azoté le plus utilisé au monde, et 20 % de phosphate diammonique (DAP), l’engrais phosphaté le plus répandu.
Une nouvelle source de tensions sur les prix mondiaux
Si les prix du pétrole ont fortement réagi, ceux des engrais ont aussi été stimulés par cette crise. Avec l’escalade au niveau de ce corridor, le groupe bancaire néerlandais Rabobank indiquait, dans une note publiée le 6 mars, que les prix de l’urée en Afrique du Nord ont bondi de près de 20 % et que celui du gaz naturel en Europe a augmenté d’environ 45 % dans les 48 heures qui ont suivi la première frappe contre l’Iran.
Dans un contexte où le gaz naturel représente plus de 50 % du coût de production des engrais azotés, la situation actuelle sur le marché des fertilisants a comme un air de déjà-vu et pourrait rappeler le scénario observé il y a quatre ans.
Avec l’invasion de l’Ukraine par la Russie en février 2022, la montée des prix de l’énergie, en particulier du gaz naturel et du charbon, avait pénalisé la production d’ammoniac (NH3), ingrédient de base de la fabrication des engrais azotés, une situation qui avait conduit à l’arrêt d’usines en Europe et à la flambée des prix des fertilisants.
Globalement, cette crise intervient dans un contexte sensible, sur un marché qui apprend à vivre avec les perturbations. La Chine continue de maintenir ses restrictions d’exportation d’engrais azotés pour sécuriser son approvisionnement domestique et réduit ses ventes de phosphates pour favoriser la production de batteries au phosphate de fer et de lithium utilisées dans les véhicules électriques.
De son côté, la Biélorussie — grand fournisseur de potasse — reste sous sanctions de l’Union européenne, alors que la Russie est soumise à des droits de douane européens sur les engrais. Si la durée de la crise déterminera l’ampleur des difficultés pour les acteurs du marché des engrais, beaucoup s’inquiètent déjà que la hausse des prix de l’urée et de l’ammoniac pousse les agriculteurs à réduire les doses d’engrais et pèse sur les disponibilités céréalières et alimentaires. Selon l’Organisation des Nations unies (ONU), près de 50 % de la population mondiale dépend de produits agricoles impliquant des engrais minéraux de base (NPK).
Des conséquences mitigées pour les principaux exportateurs africains
Face à la hausse des cours des engrais, tous les pays africains ne sont pas logés à la même enseigne. La réduction des flux passant par le détroit d’Ormuz ainsi que les tensions sur les prix des engrais peuvent renforcer le rôle stratégique de producteurs d’Afrique du Nord comme le Maroc, l’Algérie et l’Égypte, qui fournissent l’Europe en engrais phosphatés et azotés.
« La perturbation dans le détroit d’Ormuz a déclenché des réactions immédiates des prix en Égypte et en Algérie, les deux principaux fournisseurs européens, qui représentent ensemble plus de 30 % de l’azote et de l’ammoniac importés en Europe. En Égypte, les prix FOB de l’urée granulée ont grimpé de 495-505 $ la tonne à 610-625 $ la tonne dans les premiers jours de cotation après l’escalade. Les producteurs algériens, soudainement submergés par des acheteurs cherchant des routes d’approvisionnement plus sûres et plus fiables, ont vu les prix grimper à 631 USD/tonne, une hausse nette et rapide par rapport aux niveaux précédents », explique Rabobank.
Au Nigeria, exportateur net d’urée, Bloomberg rapporte que le carnet de commandes de Dangote Group s’étoffe avec la perturbation de l’approvisionnement mondial.
« La demande a fortement augmenté en raison de la pénurie sur le marché mondial », a confié le 9 mars dernier au média économique Devakumar Edwin, vice-président de Dangote Industries Ltd.
Sur un autre plan, les bénéfices pourraient être contrebalancés par l’appréciation des prix des intrants importés par les industriels, comme l’ammoniac, le soufre et le gaz.
Si Dangote est relativement à l’abri avec une offre domestique abondante en gaz et une production locale d’ammoniac au niveau de ses installations, les autres acteurs africains pourraient être fragilisés si la crise venait à se prolonger.
En effet, selon Rabobank, la hausse des prix du soufre (matière première indispensable pour la production d’engrais phosphatés), consécutive à la crise, met sous pression la marge de producteurs déjà confrontés à des tarifs qui ont augmenté dans la seconde moitié de 2025 et dépassé les niveaux de 2022.
« Avec environ 50 % du commerce mondial du soufre désormais à risque en raison du conflit au Moyen-Orient, des prix soutenus ou plus élevés auraient des conséquences importantes. L’ammoniac ajoute une couche supplémentaire de pression pour les producteurs de phosphate, avec des prix qui ont bondi de 15 %-28 % ces derniers jours », précise le groupe.
Le marocain OCP Group est l’un des acteurs africains les plus exposés aux fluctuations des prix du soufre. Selon les données du cabinet Argus, l’OCP a importé environ 3,55 millions de tonnes de soufre sur les 6 premiers mois de 2025, dont 1,7 million de tonnes en provenance du Kazakhstan, 1,23 million des Émirats arabes unis et 379 000 tonnes de l’Arabie saoudite. Ceci après un niveau record de 8,3 millions de tonnes sur l’année 2024, en raison de la mise en service de nouvelles capacités de combustion de soufre.
En Égypte, c’est la perturbation de l’approvisionnement en gaz (environ 50 % du mix énergétique) qui pourrait nuire à la capacité de production d’engrais. Déjà en juin 2025, les autorités égyptiennes avaient demandé aux producteurs d’engrais d’arrêter complètement leurs opérations, faute de combustible suffisant, avec la fermeture des champs israéliens Leviathan et Karish à la suite de frappes militaires contre l’Iran.
Un impact direct sur l’approvisionnement des importateurs africains
Sur le continent africain, les nations les plus exposées sont celles qui dépendent le plus de la région du Golfe pour leurs sources d’approvisionnement. Selon l’ONU Commerce, la région compte 5 nations dans le top 10 des pays qui importaient le plus d’engrais par voie maritime depuis la région du Golfe persique en 2024. Le Soudan est le pays africain le plus dépendant et le premier au monde, avec 54 % de ses engrais provenant de la zone. Il est suivi par la Tanzanie (31 %), la Somalie (30 %), le Kenya (26 %) et le Mozambique (22 %).
Au-delà de ce classement, l’ensemble des pays africains seront affectés par la hausse généralisée des prix sur le marché des engrais, avec cette nouvelle séquence de tensions sur les prix et les flux logistiques. Il s’agira d’un nouveau test pour la résilience des systèmes agricoles africains. Lors du choc de 2022 lié à l’invasion russe de l’Ukraine, de nombreux pays africains avaient déjà fait face à une envolée des prix, mais ont, dans une certaine mesure, réussi à absorber le choc grâce à des mécanismes d’adaptation. Certains gouvernements ont ajusté leurs politiques de subvention, en ciblant davantage les petits producteurs, en négociant des prix préférentiels avec les importateurs et en recherchant des financements concessionnels pour absorber une partie de la hausse des coûts.
Parallèlement, des institutions comme la Banque africaine de développement (BAD) ont mis en place des facilités d’urgence pour soutenir l’achat d’engrais, de semences et d’intrants, à l’image de l’African Emergency Food Production Facility dotée de 1,5 milliard $.












