Alors que 4 000 emplois sont en jeu, la famille Ravatomanga alerte sur une “dérive” qui pourrait ébranler la confiance des investisseurs à Madagascar.



La famille du milliardaire et homme d’affaires malgache Mamy Ravatomanga a décidé de rompre le silence et de contre-attaquer, alors que l’empire économique qu’il a bâti autour du groupe Sodiat se retrouve fragilisé par une série de procédures judiciaires d’une ampleur inédite, à la fois à Madagascar et à l’international.

Depuis plusieurs mois, Mamy Ravatomanga est visé par trois mandats d’arrêt internationaux émis par la justice malgache. Ces mandats s’inscrivent dans le cadre d’enquêtes portant sur des crimes économiques et financiers présumés : fraudes massives dans la lucrative filière d’exportation des litchis, trafics de ressources naturelles (or, bois de rose), détournements liés au secteur minier, ainsi qu’un vaste dispositif présumé de blanchiment de capitaux impliquant des flux financiers transfrontaliers. À cela s’ajoute un mandat lié à son implication supposée dans une affaire internationale de livraison clandestine d’avions Boeing à l’Iran.

Des enquêtes, des enquêtes et des enquêtes ?

Ces poursuites se structurent en plusieurs volets. Le premier concerne « l’affaire des litchis et des fraudes à l’exportation ». Le Pôle anticorruption (PAC) d’Antananarivo a émis un mandat d’arrêt international visant Mamy Ravatomanga et plusieurs cadres du Groupe Sodiat pour abus de position dominante, fraude fiscale et blanchiment de capitaux dans cette filière stratégique. Un second volet porte sur le « trafic de ressources et autres crimes économiques », avec des accusations de participation à des flux financiers illicites, de blanchiment d’argent par le biais de transactions internationales et de trafics de bois de rose et d’or. Enfin, un troisième volet concerne « la livraison clandestine », à travers un mandat relatif à son implication présumée dans la livraison illicite d’avions Boeing à l’Iran, ce qui donne à ce dossier une dimension résolument internationale.

Actuellement, Mamy Ravatomanga est détenu à l’île Maurice, où il s’est réfugié après la prise du pouvoir par des militaires à Madagascar. Ses avoirs ont été gelés par la Financial Crimes Commission mauricienne et son conglomérat a été placé sous administration judiciaire à Madagascar. L’État malgache a formulé une demande officielle d’extradition, mais les procédures judiciaires à Maurice se poursuivent, ses avocats contestant les chefs d’accusation comme les conditions de sa détention. Les demandes de remise en liberté sous caution ont été rejetées, les juges mauriciens estimant que les enquêtes doivent continuer dans des conditions garantissant leur intégrité.

Démantèlement du groupe SODIAT

Dans ce contexte tendu, l’affaire a pris un nouveau tournant avec la décision du Pôle anticorruption d’Antananarivo de placer sous administration judiciaire près d’une trentaine de sociétés liées à Mamy Ravatomanga, à son épouse et à leurs trois enfants. Le 8 mai, à la demande de l’Agence de recouvrement des avoirs illicites (ARAI), le PAC a désigné l’économiste et ingénieur financier Serge Jovial Imbeh comme administrateur judiciaire de ce vaste ensemble d’actifs. Ancien résident du Luxembourg et expert bancaire, il se voit confier l’intégralité des pouvoirs d’administration, de représentation légale et de gestion des sociétés concernées. De fait, les dirigeants en place sont temporairement privés de toute capacité à engager juridiquement ces entreprises.

Parmi les sociétés touchées figurent plusieurs entités emblématiques du groupe Sodiat : Auto Diffusion, acteur majeur du secteur automobile à Madagascar, Somatrafer SA, SMC Presse, éditeur du quotidien Ino Vaovao, l’agence de voyages Cap Mada Voyages, ainsi que la Fondation Sodiat. De nombreuses autres sociétés actives dans l’immobilier, l’industrie, le commerce et les services sont également placées dans le périmètre de cette administration judiciaire. L’ampleur de la mesure illustre le poids économique du groupe Sodiat, qui s’est imposé au fil des décennies comme l’un des plus importants conglomérats du pays, emploie environ 4 000 salariés et occupe des positions stratégiques dans plusieurs secteurs-clés.

La version intriguante d’Ernaivo

Pour le gouvernement malgache, cette décision est présentée comme une mesure de sauvegarde. La ministre de la Justice, Fanirisoa Ernaivo, insiste sur le fait que l’administration judiciaire vise à « préserver les actifs des entreprises, à empêcher leur dégradation financière et à garantir la poursuite normale de leurs activités pendant le déroulement des procédures ». Le gouvernement assure que les contrats en cours seront honorés et que l’emploi doit être protégé. L’aspect social est central : des retards de paiement de salaires auraient été constatés dans certaines filiales, alimentant les craintes des employés. L’une des missions prioritaires assignées à Serge Jovial Imbeh consiste précisément à assurer la continuité des activités et à rétablir la confiance au sein des différentes entités.

Cependant, cette décision suscite de vives réactions et ouvre une véritable bataille judiciaire, économique et politique autour de l’avenir du groupe Sodiat. La nomination de Serge Jovial Imbeh a été diversement perçue. Certains acteurs y voient la volonté de s’appuyer sur une personnalité extérieure aux circuits politiques classiques, gage d’indépendance. D’autres, en revanche, questionnent les implications institutionnelles d’un tel choix dans un dossier aussi sensible.

Atteinte grave aux principes fondamentaux

La famille Ravatomanga, elle, dénonce une atteinte grave aux principes fondamentaux de l’État de droit, à la présomption d’innocence et au droit de propriété. Dans une lettre ouverte publiée le 5 juin et adressée « à l’ensemble des forces vives de la Nation, aux organisations professionnelles, aux Églises, aux partenaires internationaux, aux missions diplomatiques, aux organisations régionales, à la société civile et au peuple malgache », elle prend solennellement position. « Nous refusons que la présomption d’innocence soit remplacée par la présomption de culpabilité. Nous refusons que des citoyens soient condamnés dans les faits avant même d’avoir été jugés. Nous refusons que la sécurité juridique, indispensable à toute économie moderne, soit affaiblie », affirme la famille du numéro un du Groupe SODIAT.

Sans consultation, ni consentement

Selon le clan Ravatomanga, le jugement rendu le 8 mai par le PAC « dépasse le cadre de la procédure judiciaire », ne serait-ce que parce que « les principaux concernés n’ont même pas été avisés ». La nomination d’Imbeh Serge Jovial est ainsi qualifiée « d’administration imposée sans consultation ni consentement ». La famille ajoute : « Plus grave encore, l’administration provisoire imposée à plusieurs sociétés du Groupe SODIAT, ainsi qu’à d’autres sociétés n’appartenant même pas au Groupe, a été décidée sans que les propriétaires de ces entreprises, ni la famille Ravatomanga, n’aient jamais été consultés. » Elle rappelle avec insistance : « Pourtant, le Groupe SODIAT n’est pas une entreprise publique. Il ne s’agit pas d’un établissement de l’État. Il s’agit d’un groupe privé, construit depuis plusieurs décennies par des investissements privés, développé par des entrepreneurs privés et financé par des capitaux privés. »

La famille pose alors une série de questions rhétoriques qui se veulent un signal d’alarme pour l’ensemble du secteur privé malgache : « Comment accepter qu’une décision aussi lourde de conséquences puisse être imposée à des entreprises privées sans que leurs propriétaires ne soient entendus ? Comment justifier qu’un administrateur soit placé à la tête d’entreprises qui ne lui appartiennent pas sans qu’aucune consultation préalable n’ait eu lieu ? » Et de marteler : « Aucun accord n’a jamais été conclu entre l’État et les propriétaires des sociétés concernées. Aucun protocole. Aucun arrangement. Aucun transfert volontaire de gestion. Aucun acte par lequel les propriétaires auraient accepté de renoncer, même temporairement, à l’exercice de leurs droits. »

Jurisprudence dangeureuse

Pour les proches de Mamy Ravatomanga, cette affaire pourrait créer une jurisprudence dangereuse : « Si les propriétaires d’une entreprise privée peuvent être écartés de la gestion de leurs sociétés sans avoir été consultés et sans qu’aucun accord n’ait été conclu avec eux, quelle garantie reste-t-il pour les autres entrepreneurs du pays ? Quelle protection demeure pour les investisseurs qui envisagent de placer leurs capitaux à Madagascar ? » La famille dit vouloir « conscientiser l’opinion » sur les risques que ferait peser, selon elle, cette pratique sur l’image économique du pays et sur la confiance des investisseurs nationaux et étrangers.

Par ailleurs, la lettre ouverte dénonce des « intimidations, menaces et traitements incompatibles avec le respect de la dignité humaine » qui auraient été infligés à certains collaborateurs du groupe Sodiat, alors même que « pour le moment, le groupe n’a été reconnu coupable d’aucune infraction ». La saisie et l’utilisation de biens appartenant au groupe sont aussi pointées du doigt. « Des véhicules neufs et d’occasion appartenant aux concessions automobiles du groupe ainsi qu’à leurs employés, des avions et des hélicoptères appartenant au Groupe SODIAT seraient aujourd’hui utilisés par l’État, et certains actifs se retrouveraient même proposés à la vente alors que les mesures ordonnées sont censées être provisoires et conservatoires », souligne la famille. Et de s’interroger : « Comment peut-on encore parler de mesures conservatoires lorsque les biens concernés sont utilisés, dépréciés ou susceptibles d’être cédés avant même qu’une décision définitive ne soit rendue ? »

Une fishing expedition

Sur le plan international, le dossier met également en lumière les limites de la coopération judiciaire entre États, même lorsqu’un accord bilatéral existe. Dans le cadre de l’enquête sur la filière des litchis, le Parquet du Pôle anticorruption d’Antananarivo a adressé, le 7 novembre 2025, une demande d’entraide judiciaire internationale aux autorités mauriciennes. S’appuyant sur la Convention des Nations unies contre la corruption, sur l’accord d’entraide judiciaire en matière pénale conclu entre Madagascar et Maurice le 11 mars 2019 (ratifié par Madagascar en décembre 2022) et sur les articles 87 à 98 de la loi malgache, cette requête portait sur six sociétés enregistrées ou supposées enregistrées à Maurice : The Litchis Trading Company Ltd, Kintana Holding Ltd, Althes Invest Ltd, M and L Associates Ltd, Field Phase Ltd et Globefin Nominees Ltd.

Les enquêteurs malgaches sollicitaient des informations très détaillées : existence juridique de ces sociétés, identité de leurs dirigeants, de leurs bénéficiaires effectifs, nature et volume de leurs flux financiers, rôle exact dans l’attribution et la gestion des quotas d’exportation de litchis vers l’Union européenne. Ils s’intéressaient également à l’éventuelle présence de « nominee shareholders », de trusts ou d’accords de portage susceptibles de dissimuler les véritables bénéficiaires. L’objectif était de déterminer qui contrôle réellement ces structures, de vérifier si elles disposent d’une substance économique à Maurice ou si elles ne sont que des « coquilles administratives », de retracer les flux financiers, d’identifier les titulaires de pouvoir de signature bancaire et d’obtenir d’éventuels signalements de transactions suspectes.

Maurice joue la prudence

Le 26 mai, le ministère des Affaires étrangères mauricien a répondu en partie à cette demande. Il a indiqué avoir retrouvé quatre des sociétés citées – Kintana Holding Ltd, Althes Invest Ltd, Field Phase Ltd et Globefin Nominees Ltd – et avoir transmis les documents s’y rapportant à l’ambassade de Madagascar à Maurice. En revanche, The Litchis Trading Company Ltd et M and L Associates Limited ne figuraient pas dans les registres mauriciens. Les autorités locales ont toutefois signalé l’existence de deux entités aux noms très proches : The Litchi Trading Company Ltd et M&L Associates Limited, pour lesquelles de la documentation a également été envoyée.

Maurice a cependant refusé de répondre à l’intégralité de la requête malgache, jugeant certaines demandes « trop détaillées ». Selon les autorités mauriciennes, si le principe de coopération n’est pas remis en cause, une demande d’entraide doit rester ciblée, proportionnée et suffisamment précise pour ne pas transformer l’État requis en auxiliaire direct de l’enquête étrangère. Cette position marque un « coup d’arrêt partiel » à la procédure engagée par le PAC d’Antananarivo et impose à la partie malgache de reformuler une demande plus circonscrite si elle souhaite obtenir des informations complémentaires, à supposer que les éléments déjà transmis ne suffisent pas à faire avancer l’instruction.

Un imbroglio politique et financier

Au fil des mois, le dossier Ravatomanga s’est ainsi transformé en une affaire à multiples facettes, mêlant procédures pénales, enjeux économiques majeurs, tensions politiques et interrogations institutionnelles. L’avenir du groupe Sodiat dépend désormais à la fois des décisions des tribunaux malgaches et mauriciens, de la capacité de l’administrateur judiciaire Serge Jovial Imbeh à maintenir en activité ce conglomérat de plusieurs milliers d’emplois, et de l’impact que cette crise aura sur la perception de la sécurité juridique et de l’État de droit à Madagascar.

Dans sa lettre ouverte, la famille Ravatomanga lance un appel à la vigilance: il s’agit, selon elle, « d’encourager tout un chacun à demeurer vigilant face à toute atteinte aux principes fondamentaux qui garantissent l’État de droit, la protection des libertés individuelles et la confiance économique ». Entre la lutte contre la corruption et la criminalité économique d’un côté, et la défense des droits des justiciables et de l’environnement des affaires de l’autre, Madagascar se retrouve à un moment charnière, scruté de près tant par ses citoyens que par ses partenaires internationaux.

Posted by on Jun 10 2026. Filed under Actualités, Economie, En Direct, Faits Divers, Featured, Focus. You can follow any responses to this entry through the RSS 2.0. You can leave a response or trackback to this entry

Leave a Reply

Search Archive

Search by Date
Search by Category
Search with Google

Photo Gallery

Copyright © 2011-2016 Minority Voice. All rights reserved.