Afrique du Sud: Pistorius et un scénario d’injustice



Par Katherine V. Robinson

Johannesburg: Le monde est en effervescence depuis que la juge sud-africaine Thokozile Masipa a trouvé Oscar Pistorius non coupable d’assassinat mais plutôt d’homicide coupable sur la personne de sa petite amie, Reeva Steenkamp. Ce jugement rend simplement négligentes les actes de Pistorius, plus proches de l’accident que de l’assassinat. Ils sont nombreux, incluant la famille de Reeva Steenkamp, la National Prosecuting Authority (NPA) et la ligue des femmes du Parti National Africain à croire que ce jugement est un déni de justice. La NPA et l’Etat pourraient faire appel à la condamnation après que la sentence soit prononcée contre l’athlète paralympique le 13 octobre. Dès lors, Pistorius a été relâché sous caution alors que Masipa a fait renforcer sa sécurité.
Dans l’esprit de nombreuses personnes, Masipa s’est trompée. Les femmes et les activistes du genre en particulier sont déçus et à juste titre. Cependant, nous ne pouvons pas et nous ne devons pas nous attendre à ce que la juge Masipa le trouve coupable sous d’autres chefs d’accusation parce qu’elle est une femme noire. Si nous le faisons, nous tomberons dans le piège et perpétuerons alors les préjugés raciaux et le sexisme que nous tentons désespérément de démanteler. A ses yeux, son jugement est basé sur les preuves qui lui ont été présentées et tel que prescrit par la législation sud-africaine. Mais bien entendu, les préjugés abondent et les bigots ont déjà sauté dans le wagon du train raciste et sexiste pour démolir et discréditer la juge Masipa.
Néanmoins, son jugement est d’une perplexité frustrante. Elle a trouvé Pistorius coupable d’avoir déchargé son arme à feu en public, arguant que fait intentionnellement ou pas, il était responsable et aurait dû le savoir puisqu’il était entraîné au maniement des armes. Cependant, elle n’a pas appliqué la même logique lorsqu’elle l’a exonéré d’assassinat. Que ce soit un intrus ou Steenkamp qui se trouvait derrière la porte du cabinet de toilettes, il a tiré quatre balles à travers cette porte, sachant pertinemment bien l’impact de ces balles. La juge Masipa croit donc qu’il n’a pas eu l’intention de tuer Steenkamp et qu’il a seulement voulu se défendre contre un « intrus » enfermé dans sa salle de bains. Là encore, la juge n’a pas appliqué cette logique quand Pistorius a été exonéré pour possession illégale de munitions parce qu’il n’a tout simplement pas pensé être propriétaire des munitions en sa possession.
Ce qui est le plus décevant à propos de ce jugement est non seulement que Pistorius n’aura que 15 ans d’emprisonnement ou moins mais aussi parce considéré non coupable d’assassinat, ses actes ne seront pas reconnus comme une escalade d’abus domestique ayant culminé en un énième cas de féminicide.
La recherche menée en 2012 par le Medical Research Council et intitulée « Toutes les huit heures : Féminicide intime en Afrique du Sud », indique que la violence entre partenaires intimes est la cause principale de l’assassinat des femmes avec 56% d’homicides féminins étant commis par leur partenaire intime. L’étude de Gender Links nommée « War@Home: Gender Based Violence Indicators » a elle trouvé que 24% des Mauriciennes, 54% des Sud-Africaines et jusqu’à 89% de Zambiennes, subissent une forme de violence durant leur existence alors qu’un pourcentage quasi similaire ou supérieur d’hommes a admis avoir fait preuve de violence. La violence entre partenaires intimes est la forme de violence basée sur le genre la plus prédominante en Afrique du Sud.
Nous ne devrions jamais créer une hiérarchie dans la violence mais nous ne pouvons ignorer les bases sur lesquelles la violence est perpétrée. Comme l’a souligné la féministe Gloria Steinem, « aussi longtemps qu’un groupe a besoin d’un adjectif et qu’un autre constitue la définition centrale de l’humanité, nous sommes en difficulté ». Cette violence, les assassinats et les injustices sont commis sur la base du patriarcat, du privilège et du préjudice, lesquels créent et perpétuent ces adjectifs. Rejeter ce féminicide est comme nier que le viol récent et l’assassinat de Gift Makau sont équivalents à un crime haineux homophobe. Ce jugement me rappelle aussi comment le juge qui a condamné un des meurtriers d’Eudy Simelane a avancé que sa sexualité n’avait aucun lien avec son assassinat.
En parallèle à l’indignation soulevée par le jugement Pistorius est la fureur à l’encontre de la star de football nationale Ray Rice et son cas d’abus domestique. Cependant, ce qui est alarmant, c’est que les activistes des droits des hommes sont en train de justifier et de défendre cet abus. Certains arguent même que ce n’est pas lui qui a mis sa partenaire au tapis mais qu’en fait, c’est la rampe contre laquelle la tête de cette dernière a cogné après qu’il l’ait frappée au visage avec son poing, qui est responsable. Ils disent qu’elle a envenimé la situation et qu’il s’est défendu, qualifiant les personnes qui sont contre la violence envers le genre « d’apologistes de la violence féminine ». Au moins Rice a été suspendu de la ligue de football. Mais de l’autre côté, le comité paralympique international accueillera Pistorius à bras ouverts une fois qu’il aura purgé sa peine car l’organisation estime devoir faire la différence entre le sport et la vie privée. Bien sûr!
En dépit de sa fréquence, je suis toujours sidérée de voir à quel point on banalise et blâme la victime. Certains amis m’ont dit que j’ai été agressive envers un homme religieux durant le week-end écoulé après qu’il ait suggéré que si les Indiennes portaient des jupes dans leur pays alors que leur culture l’interdit, elles ne peuvent s’attendre qu’à être violées.
Il va s’en dire qu’il y a très peu de justice dans ce monde. Cela arrive au quotidien et les auteurs de crimes et de violence se tirent aisément d’affaire. Si les services de la police sud-africaine et le gouvernement peuvent être exonérés du massacre de Marikana et qu’Israel peut continuer son apartheid et son génocide envers les Palestiniens, comment s’étonner que Pistorius s’en tire avec une peine allégée?
Pistorius, Rice, la police sud-africaine et Israël, chacun coupable de force excessive et criant pourtant à l’auto-défense, sont tous représentatifs du patriarcat et du pouvoir et s’estiment donc investis de la capacité à décider de qui peut vivre, comment il peut vivre et qui doit mourir. Tous représentent à mes yeux le mouvement de balancier de la notion d’exécution publique et privée d’Achille Mbembe. Cette notion représente dans notre monde contemporain « les diverses façons dont les armes sont déployées dans l’intérêt d’une destruction massive de personnes ».
Adam Steenkamp, le frère de la victime, a qualifié de « pantomime grotesque » la déposition de Pistorius. Qualificatifs qui sont tout aussi aptes à décrire le scénario injuste écrit par la société qui s’attend à ce que nous y jouions aussi notre rôle. Il peut se lire ainsi : si vous êtes une femme et que vous poussez un homme à bout, vous devez vous attendre à recevoir des coups. Si vous portez une jupe, vous devez vous attendre à être violée. Si vous faites grève afin d’obtenir un salaire décent, vous devez vous attendre à ce que l’on vous tire dessus. Si vous aimez ou couchez avec une personne du même sexe que vous et que vous ne vous conformez pas à l’orientation hétérosexuelle dominante, comme l’Ebola, vous êtes une menace pour la civilisation et vous devez soit être soigné ou tué. Si vous êtes fortuné et bien né, la justice ne vous touche pas. Si vos opinions et vos jugements ne sont trop proches de la vérité, vous n’êtes qu’un anarchiste gauchiste, un apologiste de la violence féminine, un antisémite et même un agent de la CIA.
La justice semble un pari utopique et l’impunité une réalité saisissante. Il n’y a rien de nouveau à cela. Nous ne pouvons que souhaiter que l’Etat fasse appel et que le verdict de Pistorius soit renversé. Cela instillera au moins en nous un peu de foi qui nous empêchera de tomber dans le découragement. Cela pourrait aussi redonner de l’énergie à ces millions de personnes qui se battent encore pour la justice, à moins de créer un précédent engendrant la nécropolitique et un cauchemar dystopique où la justice, l’égalité et l’humanisme sont inexistants.

Katherine V Robinson est rédactrice et responsable des communications à Gender Links. Elle écrit à titre personnel. Cet article fait partie du service d’information de Gender Links qui apporte des perspectives nouvelles à l’actualité quotidienne.

Posted by on Oct 13 2014. Filed under Monde. You can follow any responses to this entry through the RSS 2.0. You can leave a response or trackback to this entry

Leave a Reply

Search Archive

Search by Date
Search by Category
Search with Google

Photo Gallery

Copyright © 2011-2016 Minority Voice. All rights reserved.