Rassemblement pour Charlie Hebdo : « Ils se sont trompés d’ennemis »



La journée s’est terminée comme elle a commencé à Paris, dans une nappe de brouillard qui s’est bleutée en vieillissant. Entre temps, trois personnes sont entrées dans les locaux de Charlie Hebdo pour en tuer au moins douze autres.

Comme dans de nombreuses villes en France et à l’étranger, un rassemblement s’est tenu à Paris mercredi soir. Des syndicats, personnalités politiques et associations avaient appelé à se rendre place de la République à 17 heures, 18 heures ou 19 heures, rejointes au fil de l’eau par des milliers de personnes qui ont spontanément convergé par les boulevards, lecteurs de Charlie Hebdo ou non.
Le temps de l’hommage

Un mélange de stupeur et de sincère émotion domine dans la foule plutôt silencieuse où surnagent quelques drapeaux de la CGT et de la Ligue des droits de l’homme, une poignée d’autocollants du NPA et de Solidaires. Mais la majorité est faite d’anonymes, « en civil » ou à la limite avec un autocollant noir « Je suis Charlie ».

Ils veulent marquer le coup et rendre un hommage respectueux à ceux qui sont morts. Ils sont probablement animés, aussi, par le besoin de se joindre à d’autres, de se compter, de vérifier que leur état de choc est partagé.

Quelques-uns ont les larmes aux yeux. D’autres ont apporté des fleurs ou des bougies, qu’ils allument et déposent sur le monument au centre de la place.

De petits groupes, dont tous les membres n’ont pas suivi l’actualité de la journée au même rythme, font le point. Ce que l’on sait déjà, qui est mort et comment, ce qu’on ne comprend pas encore, ce qui va se passer ensuite, peut-être. De quoi il faut se méfier.

On a tiré et tué au fusil automatique dans un journal. Malgré tout le mal que chacun peut dire de la presse en général et de Charlie Hebdo en particulier, le symbole est terrible. Dans l’imprévisible tunnel de plusieurs semaines qui s’annonce, on n’en est pas encore à la saturation, au moment où « ça suffit, on en parle trop ». Tout le monde veut parler et en savoir plus.
« C’est de l’intolérance »

Francine, 60 ans à la fin de l’année et un bonnet sur la tête, a quitté le travail plus tôt que prévu pour venir. Elle repartira tôt aussi, parce qu’après 20 heures, les RER en direction de chez elle, entre Corbeil-Essonnes et Melun, sont rares. Assise sur un banc, seule, sa voix est posée. Elle a appris la nouvelle par la radio, vers 12h30.

« J’ai beaucoup lu Charlie, j’ai grandi avec. C’est un journal qui dit les choses d’une manière non conventionnelle. Le dessin est plus simple et abordable qu’un article, même s’il est sans doute plus difficile à faire. Il est plus frappant.

Arriver quelque part et descendre des mecs parce qu’ils font des dessins, c’est… un peu fort de café. Je le ressens comme un message : vous la fermez, et puis c’est tout. C’est de l’intolérance. »

Les semaines à venir l’inquiètent beaucoup. Elle craint que le débat public ne tombe « dans la bêtise, le truc primaire ».

« Je vois ça comme l’acte d’islamistes, que ce soit isolé ou pas. J’ai peur que ça donne à d’autres une forme de permission. Mais j’ai aussi un peu peur que le FN en profite alors qu’ils n’ont jamais été dans le même camp, que ce soit l’occasion pour eux de parler et de se montrer. J’entendais tout à l’heure Philippot défendre Charlie Hebdo. Je l’aurais bien tarté, je trouve ça ridicule. »

Francine voit venir l’hystérie sécuritaire. « Vous allez dans les gares, parfois ? » Oui, ça arrive.

« Ça vous fait quoi quand vous croisez trois types avec des mitraillettes qui vous regardent de haut ? Moi je ne me sens pas protégée. »

« C’était la crème des dessinateurs satiriques »

Antoine, 33 ans, infographiste pour le groupe de presse La France Agricole, brandit la dernière Une de Charlie Hebdo avec des yeux tristes, debout sur un petit muret. Des passants le prennent en photo. « Fidèle lecteur », Antoine achète Charlie Hebdo toutes les semaines au kiosque depuis « 2007 ou 2008, peut-être avant ». Il ne lit presque pas d’autres titres, à part le Canard de temps en temps. Il écoute beaucoup la radio, mais c’est Charlie qu’il aime.

« Je connaissais tous les dessinateurs et leur façon de penser. C’est un métier que j’aurais aimé exercer et dont je me sens proche. J’ai même envoyé de l’argent à Charlie récemment, pour leur souscription. Et maintenant… Je ne sais pas si ça va continuer. Quelle est la relève ? C’était la crème des dessinateurs satiriques, j’étais attaché à leurs valeurs : la liberté d’expression, rire de tout, sans aucun tabou. »

On lui rappelle que ces dernières années, Charlie Hebdo n’a pas été exempt de critiques, entre son obsession de l’islam et le moment où Siné a été viré…

« Oui mais dans tous les cas c’était bien de venir ce soir. Même Plantu, qui a été très décrié dans leurs colonnes, a dessiné pour eux. »

Pour Antoine, les auteurs des meurtres « se sont trompés d’ennemis », ne se sont « pas renseignés ». « Ce sont des personnes endoctrinées. »
« Un pilier de la démocratie et de l’impertinence »

Deux quadras, Franck et Jacques, sont venus ensemble. Des lecteurs à temps partiel de Mediapart, désabusés du Monde, qui expérimentent un « désamour global » des médias.

Comme beaucoup, Franck explique que Charlie Hebdo a « marqué [sa] jeunesse ». Il n’était pas loin de République et voulait « participer à cette communion », même s’il n’achète plus le journal que « de temps en temps ». Il trouve que Charlie s’est « un peu radicalisé avec Val » et que de toute façon, « on s’intéresse peut-être davantage à la politique quand on est plus jeune ».

Venir ici, c’était donc une question de principes : la tuerie de mercredi a visé « un des piliers de la démocratie et de l’impertinence ».

« Ça n’a pas le même impact que de s’en prendre à des symboles d’Etat comme la Tour Eiffel. Là ça touche à l’intérieur de ce qu’on est, à nous-mêmes, bien plus qu’à un symbole de la France à l’étranger. »

Jacques ne lisait pas Charlie Hebdo. Il a voulu l’acheter avant de venir, mais « il n’y en avait plus ». Il compare pourtant ce « choc émotionnel » à celui qu’il a connu au moment du 11 septembre 2001, même si le nombre de morts est sans comparaison bien sûr.

« Quand on l’apprend, ça paraît inconcevable. C’est une attaque hyperviolente et symbolique, d’autant plus en sachant que des personnes particulières étaient visées au sein du journal. »

Posted by on Jan 8 2015. Filed under Actualités, Economie, En Direct, Featured, Monde. You can follow any responses to this entry through the RSS 2.0. You can leave a response or trackback to this entry

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