20 mai 1975 – 20 mai 2018 : 43 ans depuis la fameuse grève estudiantine
Ce 20 mai 1975, une page de l’histoire de Maurice s’écrit. Quelque 20 000 étudiants de différents collèges sont descendus dans la rue pour crier leur mécontentement face au système d’éducation de l’époque. L’objectif des étudiants était donc de rompre avec les hiérarchies d’une société traditionnelle et patriarcale tout en revendiquant, dans un grand élan de solidarité sociale – essentiellement – l’éducation gratuite, et la fin du népotisme. Une révolte qui, diront certains, avait été indéniablement inspirée par la grève des étudiants et les manifestations militantes de Mai 68 en France. L’historien Jocelyn Chan Low revient sur les moments forts qui ont marqué cette fameuse grève estudiantine.
Ashley Jacques
Cela fait 43 ans depuis qu’a eu lieu sur le pont de la Grande-Rivière-Nord-Ouest (GRNO) la plus grande manifestation estudiantine de notre pays. Celle de la grande manifestation d’une jeunesse intelligente et revendicatrice qui a pu caractériser une rupture avec la politique de l’éducation archaïque de l’époque qui n’était pas appropriée au développement du pays. « A l’époque, l’enseignement secondaire était payante mais certaines institutions étaient mieux loties que d’autres. Seuls quelques collèges d’État et des collèges confessionnels recevaient des subventions. Les collèges privés que fréquentaient majoritairement des enfants pauvres ne recevaient rien », confie l’Associate Professor à la retraite et l’observateur politique, Jocelyn Chan Low.
Outre cette injustice faite envers les étudiants qui fréquentaient des collèges privés, le Professeur Chan Low avance qu’il y avait plusieurs problèmes et carences au sein du système éducatif à cette époque. Tous les collèges n’étaient pas logés à la même enseigne. Par exemple, certains collèges avaient des facilités comme des bibliothèques et des laboratoires que d’autres n’avaient pas. Qui plus est, la langue créole qui était pourtant notre langue nationale n’avait pas sa place dans le système éducatif. Ajouté à cela, il y avait la rivalité sociale, les pauvres n’avaient pas accès aux bons collèges. Ce sont tous ces problèmes qui ont créé un malaise parmi la population estudiantine dans les années 75 et qui a débouché à une « grève spontanée », le 20 mai 1975.
Âgé de 18 ans, il était en HSC au collège Royal de Curepipe en 1975. Il était aussi le Prefect de ce collège. Jocelyn Chan Low se souvient encore des événements à l’origine de cette révolution. « C’est au sein de quelques collèges privés de l’île que tout a commencé. Les collèges privés ne recevaient aucune aide de la part du gouvernement et étaient confrontés à plusieurs problèmes. Les élèves se sont soulevés contre cela », avance-t-il. D’ailleurs, cette vague de mécontentement s’est vite répandue aux autres établissements privés de même que les collèges d’état et confessionnels du pays. Ils étaient tous touchés par cette crise générale.
Dès lors, des rencontres s’organisaient après les heures de classe pour culminer avec la fameuse grève du mardi 20 mai 1975. Ce jour-là, toutes les institutions primaires et secondaires du pays étaient fermées. Tôt dans la matinée, une dizaine de milliers d’étudiants se réunissent devant leurs établissements respectifs avant de marcher en direction de la capitale. Ils déferlent avant tout vers Rose-Hill. Puis, se joignant aux autres, ils prennent l’ancienne route pour rallier Port-Louis. Brandissant des pancartes et scandant des slogans, ils entament la marche de contestation vers Port-Louis pour manifester devant le parlement.
Leur but : contester le système éducatif de l’époque, qu’ils jugent inapproprié, et dénoncer les nombreux problèmes auxquels ils ont à faire face au sein de leurs établissements respectifs. « Il y avait des milliers d’étudiants en colère qui participaient à cette grève spontanée. Sur le pont de la Grande-Rivière-Nord-Ouest, la police faisait obstacle et empêchait les élèves de poursuivre leur route jusqu’à la capitale. Je me souviens des images de la répression policière – utilisation du gaz lacrymogène et des matraques pour disperser les manifestants », dit-il. Le gouvernement de l’époque dirigé par feu Sir Seewoosagur Ramgoolam (SSR) a dû déclencher l’état d’urgence sur le territoire mauricien en raison de cette grève des étudiants.
Le lendemain, soit le 21 mai, c’est dans les rues de Rose-Hill que les étudiants ont exprimé leur ras-le-bol contre le système éducatif de l’époque. Il y avait comme un genre d’émeute dans cette partie de l’île où des collégiens ont saccagé des transports entre autres. Au même moment, des policiers investissent des collèges où il était soupçonné que la rébellion avait commencé. Parmi, il y avait le Collège New Eton à Rose-Hill. Les policiers sont entrés dans des salles de classe de cette institution secondaire privée et ont frappé des élèves. S’en est suivie une grève de la faim par des étudiants à la cure de la Paroisse St Patrick à Rose-Hill. Parmi, il y avait Vishnu Jugdharry. Ils ont par la suite abrégé leur grève car, selon l’historien Chan Low, feu SSR leur avait promis que s’ils cessaient leurs manifestations, ils n’allaient pas être poursuivis.
Le droit de vote à partir de 18 ans
La manifestation de 1975, dit-il, a porté ses fruits. En décembre, le premier Premier ministre postindépendance, SSR, octroie le droit de vote à partir de 18 ans. Et l’année suivante, en 1976, il annonce l’éducation gratuite pour tous.
« Je note qu’après 43 ans en dépit de l’octroi de l’éducation gratuite, il existe encore des inégalités au sein de notre système éducatif. Par exemple, nous avons toujours ce gros problème qu’est l’éducation gratuite et l’absence de l’éducation civique dans les écoles », déplore l’historien. Il souhaite qu’une solution soit trouvée à ce problème.
La parole aux lauréats…
43 ans après, croyez-vous que les élèves doivent toujours faire grève pour être entendus ? Jérémie Olivier Lacaze et Luciano Azor, tous deux lauréats de la cuvée 2017/2018 s’expriment sur ce sujet.
Jérémie Olivier Lacaze : « Il est important tout d’abord de savoir pour quels motifs on veut se battre. Si je vais me battre, c’est pour le manque d’humanisme dans notre éducation. À défaut de vouloir être un système éducatif, nous sommes devenus un système presque mécanique. Notre système ne valorise pas l’individu, mais plutôt ce que l’individu peut rapporter économiquement et non pas humainement. Il y a un manque d’art, de créativité : Dieu sait combien j’aurai aimé qu’il y ait du théâtre dès la F1 ou de la politique, la philosophie. Nos enseignants sont agressés par des cursus qu’ils doivent respecter, des classes trop grandes où l’attention particulière n’existe pas. Je pense que la vraie éducation, c’est lorsque nous sommes enseignés avec liberté, attention, non pas comme dans une usine mécanisée. Tout démontre que le système est souillé, rouillé : avons-nous un ministère proche de la réalité dans nos écoles ou un ministère éloigné qui n’ose pas se mouiller ? Certes, nous pourrions manifester contre tous ces dysfonctionnements mais nos voix seront entendues uniquement si le corps enseignant se mobilise aussi et que le ministère se modernise, avec une plus grande ouverture sur les défis humains de notre monde au lieu de défis purement économiques. Je privilégie plutôt le dialogue. »
Luciano Azor : « La grève n’est pas la solution adéquate pour faire entendre sa voix. Moi-même, lorsqu’il y avait des manifestations contre le scheme de 90% de présence pour être éligible pour le paiement des frais d’examens du SC/ HSC quelque temps de cela, en ma capacité de Headboy au collège d’état de Triolet, j’ai encouragé aux élèves de mon école à ne participer à aucune grève. Je pense qu’il y a d’autres alternatives pour faire entendre sa voix comme par exemple, organiser une conférence de presse et de venir avec des documents à l’appui. Les élèves peuvent aussi faire une demande de rencontre avec la ministre de l’Education ou des autorités concernées afin de trouver une solution à leurs problèmes. Je crois sincèrement que la grève n’est pas la solution idéale car il existe bien d’autres alternatives plus convenables. »












