Lindsay Morvan : « Ne nous cantonnons pas aux revendications, et essayons de voir plus loin »…



  • « Musée intercontinental de l’Esclavage : le mérite pour cette décision revient au Premier ministre, Pravind Jugnauth »
  • « Au-delà de la politique, c’est le secteur privé qui s’est servi de la communauté crole comme d’un ‘bargaining chip’ auprès des politiciens »

Lindsay Morvan est le directeur de la Mauritius Tourism Authority depuis mars 2020, et est l’un des fondateurs du Mouvement Progrès Roche-Bois en 1993. Pour lui, la commémoration de l’Abolition de l’esclavage ce 1er février 2021 ne doit pas être une occasion de faire des revendications sur des injustices, mais un moment de réflexion profonde qui concerne tous les Mauriciens. Optimiste quand l’avenir de la communauté créole, il veut néanmoins que cette communauté ait sa place au soleil.

Que représente pour vous la commémoration de l’Abolition de l’esclavage ce 1er février 2021 ?

Les gens ne doivent pas lier cette commémoration avec des revendications sur les injustices qu’ils subissent.  Nous avons dépassé cette étape. Pour cette commémoration, nous ne devons pas seulement regarder dans le rétroviseur. C’est une occasion unique pour nous de voir comment on peut avancer ensemble dans un monde de plus en plus globalisé.  En outre, cette commémoration-ci revêt une importance particulière, vu le Musée intercontinental de l’Esclavage.

Parlez nous de ce Musée intercontinental de l’Esclavage. Où en sont les choses ?

Le projet avance à grands pas. Ce qui est important concernant ce musée, c’est qu’il sera reconnu sur tout le continent africain. J’ouvre ici une petite parenthèse pour dire que beaucoup de pression a été exercé pour qu’il ne soit pas sur son emplacement actuel à côté de l’Aapravasi Ghat. Mais le présent gouvernement a fait de sorte qu’il soit là. Le mérite pour cette décision revient au Premier ministre, Pravind Jugnauth ainsi qu’au gouvernement. Personnellement, je pense qu’il mérite d’être à cet endroit précis, qui a été le point de débarquement de plusieurs esclaves.

Vous dites que la commémoration du 1er février est une occasion de voir plus en avant. Est-ce là une volonté de cicatriser les blessures ?

Pour moi, la commémoration de l’Abolition de l’esclavage concerne le monde entier. Personnellement, je refuse de limiter l’esclavage uniquement à la traite négrière. L’esclavage concerne aussi par exemple des peuples d’Asie. L’esclavage avait provoqué le déplacement de millions de personnes, qui a permis un peuplement ‘arc-en-ciel’ dans plusieurs pays partout dans le monde.  

Vous donnez l’impression de vouloir relativiser les choses…

Attention, je ne banalise pas l’esclavage. Par exemple, on nous dit souvent, par rapport aux conditions existant dans certains secteurs économiques, que l’esclavage existe encore. Ce n’est pas la même chose, et il ne faut pas faire un amalgame.  En ce qui concerne les conditions de travail dans le monde moderne, il y a un abus des droits humains. Il ne faut donc pas banaliser les horreurs de la traite humaine.  Pour en revenir à Maurice, je le répète : il ne faut pas se cantonner aux revendications. C’est la commémoration d’une étape, et ce qu’elle a pu apporter à l’édification de notre nation, par exemple la langue et la culture créole. Cette commémoration ne doit pas être une occasion de mettre une communauté à part.

Vous associez cet événement à l’expression d’un certain mauricianisme ?

La commémoration de l’Abolition de l’esclavage doit être une prise de conscience pour tout le monde. Pour moi, le mauricianisme est déjà là, et on le vit tous les jours. Ce n’est pas une fin en soi. On ne peut pas créer le mauricianisme par des politiques ou des formules du genre A + B = C. Le mauricianisme est un processus dynamique et toujours en mouvement. 

Il y a quand même des divisions, surtout dans le contexte actuel…

Je suis d’accord que le réflexe divisionniste est aussi, hélas, présent tous les jours. Tous les prétextes sont bons pour faire renaître le sentiment de division. Mais je demeure confiant qu’on va pouvoir surmonter tout cela.

La commémoration de l’Abolition de l’esclavage concerne tout le monde certes, mais l’esclavage a quand même eu un impact particulier sur la communauté créole ?

Il est vrai qu’une catégorie de personnes, notamment la communauté créole, a énormément souffert de l’esclavage. Après l’Abolition, cette catégorie a été mise en marge du développement.  Je reconnais que la communauté créole connaît toujours une crise socioéconomique depuis l’esclavage.  Les personnes issues de ce groupe ont eu moins d’opportunités de développement.

Justement, quelle est la situation des créoles aujourd’hui en ce qui concerne la pauvreté et la destitution ?

Il y a une situation d’extrême pauvreté dans certains quartiers aujourd’hui qui concerne principalement les créoles, mais pas seulement. Il est important de dire cela. Je le réitère : la pauvreté ne concerne pas uniquement la communauté créole.  Mais il est indéniable que la plupart des gens affectés par la pauvreté sont des créoles.

Peut-on dire que les fléaux sociaux, comme la drogue, l’alcoolisme ou encore la criminalité, affectent davantage les créoles ?

Il est trop facile de mettre des étiquettes. Je dirais que les fléaux sociaux affectent tout le monde. À un moment donné, on percevait les créoles comme ‘ban voler’ ou comme ‘ban paresse’. Heureusement, ce sont des préjugés qui s’estompent.

Est-ce que la crise économique actuelle dans le sillage de la pandémie de covid-19 a affecté davantage la communauté créole ?

Il est naturel que les personnes au bas de l’échelle soient les plus affectées. Les premiers affectés par cette crise sont les travailleurs manuels dans les usines du secteur privé, où se retrouvent beaucoup de créoles. Alors que les employés du secteur public ont une garantie d’emploi. Quand les usines ferment, en période de crise, beaucoup de créoles sont affectés. Mais ce que je vois, moi, c’est l’expression de solidarité qui a été démontrée entre toutes les communautés, que ce soit pendant la crise du covid-19, ou dans le sillage du naufrage du Wakashio. Les créoles ont pu démontrer leur solidarité envers d’autres communautés, et ils ont pu compter sur cette solidarité.

Vous avez un point de vue essentiellement positif sur la communauté créole ?

De toutes les communautés, elle reste la plus ouverte, cela dit sans aucun désir de critiquer les autres communautés. La communauté créole reste essentiellement une communauté d’accueil et d’ouverture.

Parlez-nous de votre mouvement, et ce qu’il représente aujourd’hui ?

Le Mouvement Progrès Roche-Bois existe depuis 1993, soit depuis 27 ans. Ce mouvement a vu le jour dans le contexte du malaise créole.  On concertait symboliquement notre action à Roche-Bois, une région liée à la communauté créole, où la situation était désespérante en termes de manque d’infrastructures et de destitution des habitants.  Le Mouvement Progrès Roche-Bois n’avait aucune vocation nationale à l’époque. Je tiens à préciser que des personnes de différentes communautés font partie du mouvement.

Quel est aujourd’hui votre prise de position ?

Ce que nous voulons aujourd’hui, c’est l’égalité des chances pour tous. Nous revendiquons que n’importe quel citoyen puisse avoir les mêmes droits et reçoive le même traitement. Que notre Constitution, nos lois et nos institutions donnent à tous les mêmes chances. “Justice must not only be done, but must be seen to be done”, comme dirait l’Anglais.        

Certains politiciens se sont-ils servis, ou se servent-ils encore, de la communauté créole ?

Je suis d’accord que la communauté créole a suivi aveuglément certains leaders politiques dans le passé. Il est aussi vrai de dire que la communauté créole a été utilisée par certains politiciens. La lutte qu’il y avait à une certaine époque entre le pouvoir économique et le pouvoir politique a été faite au détriment de la communauté créole. Mais au-delà de la politique, c’est le secteur privé qui s’est servi de la communauté crole comme d’un ‘bargaining chip’ auprès des politiciens.

Les créoles se sentent-ils délaissés, du fait de la pauvreté, et de par l’absence de leader fort qui leur représenterait au niveau national ?

Selon ma conception, ma façon de voir les choses, je ne crois pas que la communauté créole a besoin d’un leader charismatique fort. La communauté créole est une partie intégrante de notre nation arc-en-ciel. Pour moi, toutes les composantes de notre nation arc-en ciel brillent avec le même éclat.

Y a-t-il eu une prise de conscience de la part des créoles de la situation dans laquelle ils se trouvent ?

Depuis un bon moment, il y a eu une prise de conscience chez les créoles, qui se sont pris en charge pour sortir de l’apathie dans laquelle ils se trouvent. Les créoles ont réalisé l’importance d’assurer l’avenir de leurs enfants. De plus en plus de jeunes créoles terminent maintenant leur éducation. Il y de plus en plus de jeunes professionnels qui émergent parmi la communauté créole.

Les créoles rencontrent-ils toutefois toujours des barrières, au niveau du recrutement par exemple ?

Il faut faire une distinction entre le secteur public et le secteur privé. Au niveau du secteur public, il faut reconnaître que certains efforts ont été faits, quoiqu’il reste encore beaucoup à faire. Le gros problème demeure le secteur privé. Au niveau du recrutement même, il y a un déséquilibre. En outre, les créoles peuvent arriver à un certain niveau dans la hiérarchie, mais après, ils vont immanquablement se heurter à une’ glass ceiling’. Et cela quelle que soient leurs compétences ou leurs qualifications.

Êtes-vous en faveur d’une politique de ‘positive discrimination’, comme cela se fait dans certains pays ?

Je ne suis pas d’accord avec ce concept, qui peut engendrer plus de problèmes qu’il n’en résout, par exemple, en termes d’efficacité. Je préfère qu’on donne les mêmes chances et les mêmes opportunités à tout le monde en ce qui concerne le recrutement et les promotions, sans aucune distinction.

Les créoles souffrent-ils d’une crise identitaire, vu que d’un point de vue constitutionnel, ils sont tout simplement décrits comme faisant partie de la population générale ?

On avait insisté à une certaine époque qu’il fallait une séparation entre la communauté créole et la population générale, comme mentionnée dans la Constitution. La communauté créole représentait quand même une force au sein de la population générale. Mais cette revendication n’a plus sa raison d’être. Maintenant, je pense que la Constitution doit mentionner uniquement les citoyens mauriciens. Mettre les gens dans de différentes catégories est maintenant caduque.

L’espoir est-il permis pour la communauté créole ?

D’emblée, je voudrais dire que je suis de nature optimiste. À mon époque, les jeunes créoles ne terminaient pas leurs études secondaires. Maintenant, beaucoup parmi eux achèvent leurs études secondaires et vont même à l’université, que ce soit à Maurice ou à étranger. En bref, l’espoir est permis, surtout avec la jeune génération.

Un message à faire passer pour ce 1er février ?

Je tiens à dire que la commémoration de l’Abolition de l’esclavage concerne tout le monde. En cette occasion, l’Humanité doit se dire : que cela n’arrive plus jamais. Ce n’est pas le temps des revendications. Il faudrait prendre conscience que nous vivons une époque où la contribution des descendants d’esclaves est importante pour l’édification de notre nation arc-en-ciel. Cela peut se faire avec tout le monde ensemble. 

Posted by on Feb 5 2021. Filed under Actualités, Featured. You can follow any responses to this entry through the RSS 2.0. You can leave a response or trackback to this entry

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