La Tentation du Bouc Émissaire par Gérard Sanspeur



Lorsqu’un navire tangue dangereusement, la tentation est grande de jeter par-dessus bord celui qui crie le plus fort que l’eau monte.
Dans le théâtre politique mauricien de novembre 2025, Paul Bérenger joue parfaitement ce rôle : le gêneur, l’empêcheur de gouverner en rond, celui dont les colères et les ultimatums menaceraient la stabilité d’un gouvernement pourtant élu sur la promesse du changement.
Le narratif dominant est désormais établi : Bérenger est le problème. Trop exigeant, trop impatient, trop conflictuel. Un homme d’opposition incapable de gouverner, condamné à rejouer éternellement les ruptures de 1997 et 2014. Si seulement il se taisait, tout irait mieux.
Cette lecture n’est pas seulement simpliste. Elle est dangereusement trompeuse. Elle détourne l’attention de la véritable question qui se pose aujourd’hui à Maurice : comment achever la transition d’un système politique fondé sur le pouvoir personnel des chefs vers un
État de droit gouverné par des institutions robustes ?
Paul Bérenger n’est pas le problème. Il est le révélateur — parfois maladroit, souvent bruyant, mais fondamentalement nécessaire — d’une République malade de ses structures, de ses habitudes, de ses illusions sur elle-même.
Le Mythe du Capitaine Unique
“Il ne peut y avoir qu’un seul capitaine sur un bateau.” Cette maxime, répétée ad nauseam, relève davantage de la pensée magique que de la science politique.
Certes, le Premier ministre détient l’autorité finale. Mais confondre autorité décisionnelle et monopole de la réflexion, c’est réduire la gouvernance à une monarchie élective où le souverain règne seul, entouré de courtisans muets.
Un gouvernement efficace n’est pas une pyramide avec un pharaon au sommet. C’est un écosystème dialogique où les tensions créatives produisent des décisions plus robustes. Lincoln entouré de ses “rivaux dans l’équipe”, De Gaulle arbitrant entre gaullistes de tendances opposées, Churchill dialoguant avec son War Cabinet : l’histoire des grandes démocraties confirme que les meilleurs gouvernements sont ceux où cohabitent des personnalités fortes, capables de se confronter sans se détruire.
Lorsque Bérenger exige des têtes — Sithanen, Beegoo et d’autres —, lorsqu’il menace de claquer la porte, il n’est pas en train de saboter le gouvernement. Il joue le rôle que devrait jouer une opposition parlementaire robuste— sauf qu’il n’y en a pas, puisque l’Alliance du Changement a tout raflé. Dans un système sain, ces questions seraient posées par l’opposition. En son absence, c’est à l’intérieur même du gouvernement que le débat démocratique doit avoir lieu. Et il est sain qu’il ait lieu, même bruyamment.
Le Symptôme et la Maladie
Réduire la crise actuelle à une question de personnalité — “Bérenger est caractériel”, “Ramgoolam est autoritaire” — c’est confondre le symptôme et la maladie.
Le vrai problème n’est pas que Bérenger exige le départ de certaines personnalités. Le vrai problème est qu’il ait besoin de l’exiger.
Dans un système institutionnel mature, les questions de gouvernance ne se règlent pas par des ultimatums dramatiques. Elles se règlent par des mécanismes établis : commissions d’enquête indépendantes, audits institutionnels, procédures de révocation transparentes.
Pourquoi Bérenger doit-il menacer de partir pour qu’on examine le cas d’un président d’Air Mauritius ? Pourquoi faut-il des crises pour qu’on s’interroge sur les nominations à la Banque centrale ou à la FSC ?
La réponse est simple et terrible : parce que Maurice n’a toujours pas construit les institutions capables de discipliner le pouvoir politique.
Prenons la Freedom of Information Act, promise depuis un an, toujours absente. Ce n’est pas un détail technique. C’est la pierre angulaire d’une démocratie moderne. Sans elle, pas de transparence. Sans transparence, pas de redevabilité. Sans redevabilité, retour garanti au clientélisme et aux nominations partisanes.
Le Bien-Fondé de l’Alarme
Accuser Bérenger de caprices ou d’égoïsme, c’est ignorer le fond de ses griefs. Le “Vrai Changement” promis par l’Alliance du Changement n’était pas un simple slogan électoral. C’était un engagement solennel devant un peuple exaspéré : rompre avec la culture de la Lakwizinn — cette “cuisine” politique faite de combines, de nominations partisanes et d’incompétence récompensée.
Or, que constate-t-on un an après ? Des nominations qui ressemblent étrangement à celles du régime précédent. Des pratiques qui rappellent furieusement l’ancien système. Des hésitations qui évoquent le clientélisme d’autrefois.
Bérenger a parfaitement raison de faire part de ses griefs de manière véhémente. Si l’on permet au gouvernement actuel de retomber dans les mêmes travers de népotisme et d’indécision que sous Pravind Jugnauth, le pays se retrouvera exactement dans la même impasse. Et le prochain raz-de-marée électoral — car il viendra — ne fera que confirmer que rien n’a jamais vraiment changé.
L’alerte de Bérenger, bien que faite sous le coup de l’émotion politique, est un signal d’alarme institutionnel.Ce n’est pas du bruit pour du bruit. C’est le cri de quelqu’un qui voit le navire reprendre la route qui a mené au naufrage précédent. Son tort n’est pas d’alerter.
Son tort, peut-être, est de le faire dans un style qui rappelle trop l’opposition frontale. Mais son exigence de fond est légitime, nécessaire, salutaire.
L’Illusion de la Stabilité par le Silence
Imaginons que Bérenger se taise. Qu’il accepte toutes les nominations, cesse ses conférences de presse, joue le parfait Deputy qui sourit et acquiesce. La paix reviendrait-elle ?
Non. Car les problèmes qu’il soulève ne disparaîtraient pas. Ils seraient enfouis, différés, laissés à pourrir sous le tapis.
C’est précisément ce qui s’est passé sous le régime Jugnauth. Pravin Jugnauth a gouverné dans un silence de plomb, étouffant les scandales par la peur et le contrôle. Résultat ? Une accumulation de dysfonctionnements qui ont fini par exploser : Betamax, Safe City, gestion désastreuse de la Covid, Wakashio. Et au bout du compte : un rejet populaire si massif qu’il a produit le 60-0 historique.
Ceux qui reprochent à Bérenger de faire du bruit devraient se demander ce qui est préférable : une crise gérée bruyamment mais en temps réel, ou une gangrène silencieuse qui finit par tuer le patient.
Le silence n’est pas la stabilité. C’est la préparation de l’explosion.
La Vulnérabilité de Ramgoolam Sans Bérenger
Ceux qui, dans l’entourage du Premier ministre, rêvent d’un départ de Bérenger devraient méditer cette vérité : Bérenger est aujourd’hui le meilleur bouclier de Ramgoolam.
Que se passerait-il s’il claquait la porte ?
Premier feu : la population. L’électorat a voté pour un changement dont Bérenger était le garant symbolique. Son départ serait perçu comme une trahison, une preuve que rien n’a vraiment changé. La déception se transformerait en colère.
Deuxième feu : le FOIA. Une fois adoptée, cette loi transformera le rapport entre citoyens et gouvernants. Les nominations douteuses, les marchés publics opaques, les contrats douteux : tout sera exposé. Bérenger parti, Ramgoolam se retrouvera seul face à cette nouvelle transparence.
Troisième feu : Pravin Jugnauth. L’ancien Premier ministre étudie chaque faille du gouvernement actuel. Une cassure lui offrirait une fenêtre d’opportunité inespérée. Il pourrait se présenter en rassembleur : “Ils vous ont promis le changement, vous avez eu le chaos. Revenez à la stabilité.”
Quatrième feu : l’interne du PTr.Les barons travaillistes qui rongeaient leur frein reprendraient du poil de la bête. Les critiques internes exploseraient. Ramgoolam se retrouverait attaqué par ceux-là mêmes qui l’avaient porté au pouvoir.
Bérenger n’est pas une menace pour Ramgoolam. Il est un rempart. Il incarne la crédibilité de l’Alliance, il force le débat. Le jour où il partira, Ramgoolam découvrira combien il était précieux.
La Transition Inachevée
Au fond, ce qui se joue dépasse les deux protagonistes. Maurice vit une transition inachevée : entre l’ancien monde des chefs et le nouveau monde des institutions.
L’ancien monde, c’est celui où le pouvoir est un bien personnel, où les institutions sont des instruments dociles, où la loyauté personnelle prime sur la compétence, où les promesses électorales sont des slogans sans engagement.
Le nouveau monde, c’est celui où le pouvoir est une mission collective, où les institutions sont robustes et autonomes, où la transparence est la norme, où les gouvernants rendent compte par obligation légale.
Maurice est coincée entre ces deux mondes.Le 60-0 était un mandat pour accomplir cette transition. Un an après, elle n’a pas eu lieu.
Pourquoi ? Parce que ceux qui devraient la mener sont eux-mêmes des produits de l’ancien monde. On ne leur demande pas de devenir ce qu’ils ne sont pas. On leur demande d’être suffisamment lucides pour construire le système qui les dépassera.
La vraie question n’est pas : Bérenger ou Ramgoolam ? La vraie question est : auront-ils le courage de bâtir l’État de droit qui les rendra obsolètes ?
Éloge de la Discorde Féconde
Paul Bérenger est peut-être fatigant, mais il accomplit son devoir. Il dit ce que personne d’autre ne dit avec autant de force. Il force le débat que tout le monde voudrait esquiver. Il incarne la tension créative sans laquelle un gouvernement de 60 députés risque de sombrer dans la complaisance.
La vraie tragédie ne serait pas que Bérenger et Ramgoolam se disputent. La vraie tragédie serait qu’ils se taisent, qu’ils s’accommodent, qu’ils laissent pourrir ce qui devrait être soigné.
Ce conflit n’est pas entre deux hommes. Il est entre deux conceptions de la politique : celle qui voit le pouvoir comme une possession et celle qui le voit comme un service ; celle qui privilégie la paix factice et celle qui accepte la discorde féconde.
Maurice n’a pas besoin de moins de conflits politiques. Elle a besoin que ces conflits soient enfin institutionnalisés, civilisés, rendus productifs.
Tant que le pouvoir sera perçu comme un bien personnel à préserver plutôt qu’une mission collective à accomplir, les mêmes scénarios se répéteront — 1997, 2014, 2025, et ainsi de suite, jusqu’à l’épuisement final.
Il est temps de sortir de la caricature pour entrer dans l’histoire.
Un pays ne change pas quand ses chefs décident de changer. Il change quand il construit les institutions qui ne leur laisseront plus le choix.
Posted by on Nov 11 2025. Filed under Actualités, Economie, En Direct, Featured, Opinion, Politique. You can follow any responses to this entry through the RSS 2.0. You can leave a response or trackback to this entry

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