Marguerite Duras avait l’habitude de fustiger les adaptations littéraires au cinéma. Selon elle, l’image fixée à l’écran se substituait invariablement à l’imaginaire des mots. Comme si le visage de Benjamin Voisin allait marquer à vie les futures lectures de “L’étranger” d’Albert Camus, altérer notre regard, superposer à la langue de l’écrivain le noir et blanc de François Ozon.

C’est sans doute accorder trop peu de confiance au pouvoir d’évocation d’un texte littéraire face à sa transposition au cinéma, qui relève, dans le meilleur des cas, d’une trahison ou d’une vision singulière. Celle d’Ozon, dont on n’attendait rien, s’avère étonnamment réussie, justement parce que le cinéaste assume d’y montrer son expérience de lecteur, plutôt qu’une adaptation fidèle au point d’en devenir illustrative.

Une lecture anticolonialiste

Du roman paru en 1942, le plus stakhanoviste des réalisateurs français – presque un long métrage par an, vingt-quatre au total depuis 1998, parmi lesquels “8 femmes”, “Sous le sable”, “Potiche”, “Grâce à Dieu” – respecte les grandes lignes. Nous sommes à Alger, en 1938. Meursault reçoit un télégramme lui annonçant la mort de sa mère. Il assiste à son enterrement, sans émotion apparente. Puis reprend le cours de sa vie, entame une liaison avec une collègue de travail, et croise la route d’un voisin proxénète qui l’entraîne vers un geste fatal. Jusqu’à son procès qui devient celui d’un homme moins coupable de meurtre que coupable de ne pas avoir pleuré la mort de sa mère.

Pour le reste, François Ozon remplace d’emblée le fameux incipit, “Aujourd’hui, maman est morte”, par “J’ai tué un arabe”, avant de clore son film avec la chanson des Cure, “Killing an Arab”. Une manière de souligner sa lecture anticolonialiste qu’appuie d’ailleurs un prologue composé d’archives d’Alger assimilée par la culture française. Une contextualisation contemporaine bienvenue qui dialogue avec la dimension philosophique de cette adaptation où résonne, de manière ponctuelle, des passages majeurs de “L’étranger”, lus en voix off.

Sécheresse de distanciation

Mais pour donner à ressentir l’opacité existentielle dans laquelle s’emmure Meursault, brillamment incarné par Benjamin Voisin, Ozon s’écarte du commentaire littéraire au profit d’une forme de distanciation, de sécheresse formelle, renforcée par un noir et blanc ciselé où le soleil brille d’une blancheur aveuglante.

On flirte avec le jeu blanc typique du cinéma de Robert Bresson, dont Ozon s’est clairement inspiré pour diriger son comédien principal. Une radicalité à laquelle le cinéaste se refuse pourtant en sensualisant certains passages, dont le meurtre commis par Meursault, en annonçant les moments forts par une musique trop didactique, en tentant de rendre transcendant ce que Camus laissait dans le domaine de l’immanence.

Et s’il est vrai que François Ozon parvient à filmer Meursault comme cet étranger au monde, il peine davantage à révéler un monde qui reste étranger à Meursault. Un bémol qui n’empêche pas cet “Etranger” de s’affirmer comme une belle exception à la règle, prétendant qu’un grand livre enfante rarement d’un bon film.