Nos villes meurent, nos ministres voyagent
Dans les grandes villes du monde, la vie urbaine est un art.
On y marche, on y pédale, on s’y arrête pour un café, on y vit lentement.
Les rues respirent, les gens se parlent, les façades racontent des histoires.
La ville est un lieu de rencontre, pas une succession de parkings et de murs.
C’est cela, une ville vivante — une ville pensée pour l’humain, pas pour la voiture.
À Maurice, c’est tout le contraire.
Port-Louis, capitale désertée après 17h, ses rues commerçantes mortes malgré le métro.
Curepipe, où traverser Royal Road relève de l’exploit athlétique — entre voitures lancées à pleine vitesse et trottoirs inexistants.
Quatre-Bornes, noyée sous les parkings des magasins , où l’on ne peut plus marcher de boutique en boutique.
Rose-Hill, éventrée par le métro, puis recousue à coups de barrières métalliques qui coupent la ville en deux.
Voilà nos “villes” : des routes traversées par des voitures, bordées de bâtiments, mais vidées de vie.
Depuis l’indépendance, aucun gouvernement ne s’est intéressé à nos villes et villages pour les rendre plus humains, plus agréables, plus cohérents.
Et aujourd’hui encore, le mot urbanisme n’existe pas dans le dictionnaire du pouvoir.
On parle de “smart cities”, de “projets d’infrastructures”, de “développement immobilier” — jamais de la vie entre les bâtiments, jamais du piéton, jamais du plaisir d’habiter.
Pourtant, tous nos ministres ont beaucoup voyagé.
Ils ont vu ailleurs ce qu’est une ville vibrante : des trottoirs larges et vivants, des commerces de proximité, des façades ouvertes, des pistes cyclables continues, des cafés transformés en lieux de travail et d’échanges.
Mais une fois rentrés, ils ne rapportent rien . Juste ce qui leur reste de leurs per diem de Rs 73,000 — et des contrats .
Ni idées, ni inspirations.
Seulement des contrats pour les amis .
Le grand urbaniste danois Jan Gehl disait :
“Il faut d’abord penser à la vie, ensuite à l’espace, enfin aux bâtiments.”
Chez nous, on fait l’inverse : on construit des bâtiments, on parle d’espace, mais on oublie la vie.
Résultat : des centres-villes désertés, des routes sans âme, des malls climatisés qui volent l’énergie des rues, et des gated communities qui transforment le pays en archipel de ghettos pour riches.
Maurice investit des milliards de roupies par an dans des routes — et pas une roupie dans des trottoirs.
Le métro express aurait pu être une chance de repenser nos villes.
Ailleurs, chaque station de métro ou de tramway devient un pôle de vie : places publiques, commerces de proximité, terrasses, pistes cyclables connectées.
À Maurice, on a construit l’infrastructure sans penser à la vie qu’elle devait générer.
Résultat : des kilomètres de barrières métalliques, des piétons qui font des détours absurdes pour traverser une route, des stations entourées de… parkings.
On a modernisé le transport, mais détruit l’urbanisme.
C’est un urbanisme de grille, pas de vie.
Ce qui manque à Maurice, ce n’est pas l’argent ni le savoir-faire — c’est la culture de la ville.
Nous, Mauriciens, sommes devenus trop orgueilleux de notre faux “miracle économique”, trop persuadés d’être un modèle, pour accepter d’apprendre des autres.
Nous copions les mauvaises choses : les smart cities sans âme, les projets pharaoniques, les quartiers murés.
Nous voulons la modernité sans la culture, les infrastructures sans la vision, les bâtiments sans la vie.
Il suffirait qu’un ministre ouvre un livre de Jan Gehl — ou mieux encore, qu’il prenne l’avion pour Copenhague, sa ville-laboratoire.
Là-bas, en quarante ans, ils ont transformé une capitale étouffée par les voitures en ville vivante : 50% des déplacements à vélo, des rues piétonnes continues, des cafés ouverts jusqu’à minuit même en hiver.
La recette ? Simple : “First life, then spaces, then buildings.”
Singapour a fait pareil : même taille que Maurice, même histoire postcoloniale, même diversité culturelle.
Mais eux ont compris qu’une ville n’est pas une infrastructure — c’est une scène de vie collective.
Et pourtant, il suffirait de si peu pour inverser la tendance :
Dix kilomètres de trottoirs continus dans nos centres-villes — un investissement dérisoire comparé aux milliards dépensés en béton.
Interdire les nouvelles gated communities et imposer des rues publiques continues.
Créer un vrai bureau d’urbanisme — dirigé par des urbanistes, pas par des ingénieurs routiers.
Trois mesures. Zéro projet pharaonique. Juste une révolution culturelle : penser d’abord à la vie.
Une vérité qu’il faut répéter :
Une ville n’est pas une collection de routes et de murs.
C’est une scène de vie.
Tant que Maurice continuera à bâtir sans âme et à s’extasier devant des maquettes de béton, nous resterons un pays de routes sans trottoirs, de ministres sans vision, et de villes mortes où il ne se passe plus rien.
Nos villes meurent.
Nos ministres voyagent.
Et nous, citoyens, continuons à marcher entre les barrières.
Gérard Sanspeur












